Michel Barnier, commissaire européen au Marché intérieur et aux Services

« Les Américains défendent leurs intérêts, nous, Européens, devons faire de même »

le 09/01/2014 L'AGEFI Hebdo

En revenant à Bruxelles en 2009, vous attendiez-vous à vous retrouver à la tête d’un agenda de régulation financière de plusieurs dizaines de textes ?

J’avais bien l’intention de le faire. Je voulais le portefeuille du marché intérieur précisément pour changer la ligne. Depuis vingt-cinq ans, la finance était le domaine où l’on s’est le plus éloigné des fondamentaux du modèle de l’économie sociale de marché européenne. Le Parlement comme la Commission ont été défaillants car ils ont laissé se développer ce casino mondial. Dès le début du mandat, nous avons fait le screening de ce qu’il fallait faire pour assurer une régulation et une supervision intelligentes. La difficulté a été la complexité des sujets, et ma chance que le G20 ait édicté une feuille de route. J’étais couvert.

En décembre, vous avez donné instruction à vos services de ne plus recevoir de représentants des banques. Est-ce que le lobbying se faisait trop intense ?

Nous étions totalement mobilisés sur le mécanisme européen de résolution. Terminer l’Union bancaire était la priorité. Cela étant dit, vous ne faites pas des lois bancaires majeures sans rencontrer les acteurs. Tout au long de ces quatre années, ce dialogue a été très utile. Mais j’ai aussi voulu ouvrir le jeu en faisant par exemple entrer dans les groupes d’experts des gens qui étaient jusqu’alors pas ou peu sollicités, comme les consommateurs, les épargnants, les milieux académiques.Sur la question de proposition que je ferai dans quelques jours sur la structure des banques, le temps de la consultation, qui a été très utile, est fini.

Avez-vous parfois été convaincu par les arguments de l’industrie?

Oui. Par exemple il était clair que les premières règles de Bâle sur la liquidité allaient provoquer des effets majeurs sur le financement de l’économie. Les évaluations auxquelles nous avons fait procéder laissaient prévoir une ponction de 1.000 milliards d’euros. Dans un premier temps, on m’a accusé de ne pas vouloir appliquer Bâle mais finalement Ben Bernanke, comme président de la Federal Reserve, et la Bank of England, sont arrivés au même constat. Dans deux cas, en revanche, le lobbying a été très intense, maladroit et finalement contre-productif: celui des « Big Four » sur la directive audit et de MasterCard et de Visa sur les paiements.

En dépit des décisions du G20, on est encore loin d’avoir aplani les différences de réglementation, donc les possibles distorsions de concurrence au niveau mondial, notamment avec les Etats-Unis…

Ce sont des sujets d’une grande complexité. Nous avons choisi de travailler en profondeur, dans les moindres détails. Cette méthode fastidieuse et très exigeante fonctionne même si nous ne sommes pas au bout de la route. Il ne peut y avoir d’ouverture du marché sans interopérabilité de la régulation. Nos règles financières ne doivent pas nécessairement être identiques mais au moins comparables et savoir se parler entre elles. Les Américains défendent leurs intérêts, nous, Européens, devons faire de même.

Après l’accord du mois dernier entre ministres des Finances sur la résolution, l’Union bancaire est-elle sur les rails ?

La partie la plus importante était la supervision qui est en train de se mettre en place. C’est la clé pour que les banques soient traitées de manière cohérente et équitable. Ensuite il pourra rester quelques cas de résolution qui pourront être traités eux aussi dans un cadre européen, sous réserve d’accord avec le parlement sur le mécanisme unique.

Comment avez-vous géré les intérêts nationaux divergents de la France, de l’Allemagne ou du Royaume-Uni ?

Sur la résolution, l’Allemagne avait des réticences concernant la fusion des fonds. La Commission a été présente pour faciliter les compromis. C’est avec Londres que le dialogue a été le plus difficile. Je suis parti dès le début de l’idée que je ne ferai pas de régulation financière contre les Britanniques, en les minorisant. D’ailleurs, depuis quatre ans, ils ne se sont opposés formellement qu’une fois, sur les règles sur les bonus dans CRD 4.

Quel est le risque que le Royaume-Uni sorte de l’Union européenne ?

Si les citoyens britanniques étaient mis au pied du mur aujourd’hui, je ne sais pas ce qui se passerait. Mais pour l’instant, personne ne sait pour sûr ni quelle sera la question qui sera posée ni quand elle le sera. Le temps est utile pour renforcer l’idée que la City bénéficie du fait d’être la porte d’entrée des investisseurs étrangers, chinois notamment, en Europe et qu’il est donc dans l’intérêt du Royaume-Uni de rester dans le marché intérieur.

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