Les ambitions renouvelées des Emirats Arabes Unis

le 30/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Dubaï profite de son statut de pays refuge. Abu Dhabi lance d’autres programmes de diversification de son économie.

Vue du 61e étage du tout neuf JW Marriot Marquis sur une artère de Dubaï où les constructions repartent. Photo: Edwige Murguet

Les habitants de Dubaï parlent à nouveau de circulation dense sur les routes. Depuis près d'un an, la ville recommence à se transformer chaque jour et le changement est visible à l’œil nu. Des tours brillantes de modernité et des complexes hôteliers spacieux surgissent du sable, au milieu des chantiers éclairés la nuit. Les effets de la crise de la dette de 2009, qui avait rendu presque déserte la voie Sheikh Zayed qui traverse toute la ville, s'estompent, gommés par un nouvel élan.

Si la question du remboursement de la dette n'est pas totalement réglée, la reprise de l'activité est palpable dans les secteurs stratégiques de l'Emirat, à savoir la logistique, les services, le tourisme et la finance. Le fait que Dubaï soit une zone de paix dans la région est l'un des moteurs de son redressement. Cet atout explique que l'Emirat soit largement importateur net de capitaux privés. En 2012, les dépôts des banques des Emirats Arabes Unis (EAU) ont augmenté de 9 %, selon une étude d'Invesco East Asset Management. Point saillant, la modification géographique de l'origine des capitaux placés. Ils ne proviennent plus pour l'essentiel des pays développés mais des pays émergents et du Moyen-Orient, en particulier de la Syrie et de l’Egypte (voir le graphique).

Afflux de capitaux à Dubaï

Conséquence de cet afflux de capitaux, les prix de l'immobilier résidentiel ont progressé de 17 % en 2012 par rapport à 2011 et cette tendance se poursuit. Une nouvelle bulle est-elle en train de se former ? David Charlier, avocat associé d’Ashurst LLP basé à Dubaï, spécialisé dans les partenariats public-privé et dans la structuration de financement de projets, répond : « Potentiellement. Depuis le 'Printemps Arabe', Dubaï est considéré comme une valeur refuge et attire des investissements étrangers - en particulier dans l'immobilier. La hausse des prix s'accélère. »

« Les acquisitions immobilières actuelles sont beaucoup moins spéculatives qu'en 2009 », relativise Jean-Claude Daupeyroux, chef du service économique de l'Ambassade de France aux Emirats Arabes Unis. Pour la plupart, les achats d'appartements sont réalisés pour y vivre - Dubaï donne accès à la propriété aux expatriés depuis 2000 - et « 80 % d'entre eux sont payés au comptant ». En cas de retournement de marché, le secteur bancaire domestique, qui se refait progressivement une santé et prête aujourd'hui avec prudence, serait peu fragilisé. Dans l'ensemble, les prix sont encore loin d'avoir rattrapé leur niveau d'avant-crise. « La remontée des prix est sélective. Elle concerne surtout les quartiers huppés, telles les villas en bord de mer, ou les quartiers bien placés », constate Jean-Claude Daupeyroux. Des programmes de construction excentrés plus avancés dans le désert ont d'ailleurs été abandonnés.

Les promoteurs lancent de nouveaux projets plus adaptés à la demande, notamment dans l'hôtellerie. « Le coefficient de remplissage des hôtels est de 89 %, ce qui est élevé », sachant que le point mort est atteint avec un taux de 72 %, ajoute l'économiste. La fréquentation touristique ne cesse de progresser, notamment grâce aux habitants des pays du Golfe. Désormais, ils préfèrent aller dépenser dans les immenses Mallset visiter l'Emirat plutôt que les pays d'Afrique du Nord ou le Liban, à la situation politique tendue.

« Les Russes et les Chinois aussi sont de plus en plus attirés par Dubaï qui profite d'une excellente image et d'installations touristiques modernes et attrayantes, d'attractions grandioses, d'une ambiance ouverte où il fait bon se détendre, commente Mohamed Naser Ebrahim, partner de Hanlin Tourism & Travel Services L.L.C. L'industrie du tourisme, la première de l'Emirat, va continuer de prospérer pendant les dix ans à venir au moins. » L'entrepreneur vient de lancer, en partenariat avec un partenaire chinois, son agence de voyages justement dédiée aux touristes russes et chinois, puis, dans un troisième temps, allemands. « Il faut mettre l'accent sur la qualité des services », assure Mohamed Naser Ebrahim. Et leurs synergies. A l'image de la construction de Dubaï conçue, sur le modèle de Singapour, comme une plate-forme commerçante, de services et de logistiques, « avec grande cohérence », observe François Sporrer, directeur Proche et Moyen-Orient d’Ubifrance. Avant d'entamer son développement touristique, l'Emirat a commencé, par anticipation, à construire les infrastructures nécessaires, dont son premier aéroport (le deuxième sera opérationnel en octobre) et le port ultra-moderne à Jebel Ali (opéré par Dubai Ports World, DP World). « Tout est imbriqué », résume François Sporrer.

La place financière de l'Emirat aussi a dépassé sa fonction domestique. Elle a acquis une dimension régionale. « La zone franche dédiée aux services financiers, The Dubai International Financial Centre (DIFC), a ouvert ses portes en 2004 avec pour mission d'assurer le financement des projets locaux et ceux de la région, en attirant des sources de financements internationales », raconte Peter Duke, directeur du bureau de Fidelity Worldwide Investment à Dubaï. Certes, le Dubai Stock Exchange n'est pas encore assez liquide. Les capitaux privés des locaux sont encore souvent placés dans des fonds diversifiés, gérés par des maisons de gestion européennes ou américaines. « Il faudrait approfondir la liste des sociétés cotées, explique Peter Duke. Il existe de nombreuses entreprises porteuses, bien gérées, mais elles sont souvent contrôlées par des familles. Il faudrait élargir la base actionnariale mais cela prend du temps. » Autre frein, la tentation, à l'occasion d'une introduction en Bourse, d'aller se coter sur une autre place internationale de renommée.

Projets d’ampleur

L'atout de l'Emirat est d'assembler les compétences en matière de financement de projets et de partenariats public-privé. « Dans l'ensemble des Emirats et en Arabie Saoudite, où les partenariats public-privé sont un mode de financement courant, les projets dans le domaine de l’énergie et des infrastructures, dont le transport, continuent de se multiplier, révèle David Charlier. Nous travaillons beaucoup sur le financement de centrales électrique dans le Golfe. » Les banques saoudiennes sont souvent au rendez-vous. De même, « les banques japonaises qui regorgent de dépôts continuent d’être très agressives dans la région, en particulier dans le financement des projets liés à l’énergie, dont l’énergie renouvelable. La stratégie du Japon, qui est peu pourvu en ressources, est de participer au développement des projets énergétiques lancés à l’extérieur et d’en être le sponsor », précise l'avocat. David Charlier remarque que depuis la crise, à l’exception de certaines banques comme la KfW, HSBC ou Standard Chartered, les banques internationales « sont en retrait des financements de projets. Toutefois, nous comprenons que certaines banques françaises, qui continuaient d’avoir une activité de conseil soutenue, envisagent de reprendre prochainement leurs activités de financement de long terme dans la région », signale-t-il.

L'annonce par Abu Dhabi du lancement d'une zone franche dédiée aux services financiers entraîne des interrogations. « Il est difficile de savoir comment l'initiative d'Abu Dhabi va concurrencer la place financière de Dubaï », s'interroge Peter Duke. « Dubaï, qui a une longueur d'avance dans la finance, continuera d'être la plate-forme commerciale et financière de la région », analyse Pascal Devaux, économiste senior de BNP Paribas. Selon l'expert, une partie des projets gigantesques annoncés par Abu Dhabi le sont pour le prestige et ne concurrencent pas directement Dubaï (lire l'entretien). Même avec la volonté affichée de diversifier son économie - suivant la « Vision économique d'Abu Dhabi 2030 », 64 % du PIB de l'Emirat proviendra du secteur non pétrolier, pétrochimie incluse, en 2030 -, l'activité d'Abu Dhabi restera fortement liée aux hydrocarbures. « Une baisse supplémentaire des cours du pétrole ou de sa production ne met aucunement le budget de l'Emirat en danger, ni à moyen terme, expose Pascal Devaux. Les encours du fonds souverain Adia représentent deux fois son PIB. C'est d'ailleurs Abu Dhabi qui comble chaque année les déficits budgétaires des autres Emirats. »

En tout cas, les projets de diversification d'Abu Dhabi sont une occasion de développement que nombre d’entreprises saisiront. Waleed Al Mokarrab Al Muhairi, chief operating officer de Mubadala, a déclaré aux Français, lors de l'Abu Dhabi Investment Forum : « Nous voyons le monde d'une façon similaire. Venez visiter sur place. »

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