L'invité de L'Agefi - Antonio Palma, associé et chief executive officer (CEO) de la Banque Mirabaud & Cie

« Les accords fiscaux éclaircissent le paysage de la banque privée suisse »

le 08/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Propos recueillis par Marion Leblanc-Wohrer et Amélie Laurin

L'Agefi Hebdo - L’Allemagne et le Royaume-Uni viennent de signer avec la Suisse des accords pour la taxation des comptes suisses de leurs résidents. Cela vous semble-t-il positif ?

Antonio Palma - Ces accords sont une bonne nouvelle pour les deux pays, qui vont avoir des rentrées fiscales supplémentaires, ainsi que pour la banque privée suisse qui conserve ses clients même si les avoirs vont être ponctionnés (aux alentours de 20 % des avoirs en pratique), et pour les clients qui peuvent laisser tranquillement leurs avoirs en Suisse en conformité avec le fisc. Ceux-ci placent leur argent en Suisse pour la qualité de gestion de ses banques privées, la concurrence (il existe 350 banques), l’accès à la gestion internationale, mais aussi pour la discrétion. La protection de la sphère privée est un droit fondamental. Ces conventions permettront aux clients de continuer à bénéficier de ces avantages. L’Etat suisse va simplement se transformer en agent payeur pour le compte d’autres gouvernements.

Ces accords sont aussi une bonne nouvelle pour l’Europe, qui a un intérêt fondamental à marcher main dans la main avec la Suisse. Car placer son argent en Suisse veut aussi dire l’investir en Europe, pas en Suisse, dont le marché est trop étroit. Les sommes placées dans nos banques privées sont investies en actions européennes, en obligations européennes. Ce ne sera plus le cas si l’argent est placé sur les places offshore asiatiques, ce qui est le vrai risque actuel. L’Europe devrait en prendre conscience et tout faire pour que l’argent reste en Suisse. Enfin, ces mesures sont paradoxalement plus justes fiscalement qu’une amnistie fiscale, comme en Italie, car dans le cas d’une amnistie, le client échappe généralement en tout ou partie à l’impôt.

Pourquoi les autres pays européens, notamment la France, y restent hostiles ?

C’est surtout une question de calendrier électoral, en France comme en Espagne. La question est délicate à présenter, pour ne pas sembler « protéger les riches ». Même si, fondamentalement, il ne s’agit pas de cela puisque les clients britanniques et allemands vont payer des impôts désormais. Je pense que si ces accords sont ratifiés par les parlements et fonctionnent bien, les autres pays y viendront, une fois les élections passées. Le précédent prélèvement (mis en place par la directive européenne sur l’épargne en 2003, NDLR) ne touchait pas les gains en capitaux mais seulement le rendement des dépôts. La nouvelle assiette concerne au contraire l’ensemble de la fortune.

La Suisse se veut mieux-disante que ses voisines en termes de régulation bancaire. Est-ce la bonne voie à suivre ?

En Suisse, on aime bien être le premier de la classe. C’est souvent très positif, mais cela ne protège pas des effets pervers de la mondialisation. Notre régulateur exige pour UBS et Credit Suisse (les deux géants bancaires nationaux, NDLR) des normes de fonds propres supérieures à celles de leurs homologues européens. Plus de fonds propres ne fait pas de mal en soi. Mais on se trompe de débat. Ce n’est pas en renforçant les freins et le pare-chocs d’une voiture que l’on va éviter que son pilote conduise trop vite. On peut prévoir que les banques tenteront de compenser cela en prenant encore plus de risques. Il vaut mieux interdire plusieurs pratiques plutôt que vouloir contrôler davantage leur exécution. Actuellement, toutes les banques, toutes les activités sont connectées. Il est nécessaire de créer des écluses, des coupe-circuits entre les acteurs financiers, et de protéger l’épargne. Tant qu’une banque de financement et d’investissement met en danger l’argent de son actionnaire, ou de ses clients avertis, le problème est moindre. Mais quand elle met en danger l’épargne de ses clients de détail, il est réel. Le vrai sujet, c’est la séparation de la banque de détail de la banque de financement et d’investissement, une sorte de retour au Glass-Steagal Act. Je ne crois pas au modèle de la banque universelle. On ne peut pas mélanger toutes les activités.

La Suisse a-t-elle bénéficié de la crise ?

Deux grandes banques ont été secouées, mais les autres ont été finalement peu impactées. La place de Genève s’est même renforcée avec l’arrivée d’équipes de trading de matières premières et de hedge funds. Pour preuve, l’immobilier flambe. Globalement, la place continue d’augmenter ses actifs sous gestion, même si la Suisse représente seulement 27 % des encours offshore (non-résidents) mondiaux contre 31 % il y a sept ans, selon le Boston Consulting Group. La Grande-Bretagne, qui dénonçait la domination de la Suisse, est dans le même temps passée de 16 % à 25 %. Les accords fiscaux éclaircissent le paysage, et c’est très positif pour la banque privée.

Le vrai sujet d’inquiétude est la devise. Jusqu’ici, la crise n’a pas atteint véritablement la Suisse (le taux de chômage est à 2,8 %). Mais l’appréciation très rapide du franc suisse, qui sert de valeur refuge à l’instar de l’or, est une mauvaise nouvelle. La répercussion sur les encours est énorme car 80 % des actifs des banques de gestion privée sont en devises étrangères. Par ailleurs, il s’agit d’un défi considérable pour l’horlogerie, l’industrie pharmaceutique, etc. L’intervention de la banque centrale, qui a mis 200 milliards de francs suisses de liquidité sur le marché, est une bombe à retardement. Certes, cela contient l’appréciation de la devise, mais il faut être attentif à l’inflation et la hausse des taux d’intérêt à court terme.

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