Accès de faiblesse de l’euro contre le yen

le 12/01/2012 L'AGEFI Hebdo

La défiance née de la crise en zone euro entraîne la dépréciation de la monnaie unique. De son côté, le Japon continue d’accumuler les excédents courants.

Le cours de l’euro contre le yen s’affiche le 4 janvier 2012 chez un « broker » spécialisé à Tokyo. photo : Kiyoshi Ota/Bloomberg

Les devises européenne et nippone empruntent des voies radicalement opposées. Tandis que la dépréciation de l’euro contre toutes les devises s’accélère depuis décembre, l’appréciation nominale du yen est de 4 % depuis le 30 octobre, date de la dernière intervention de la Banque du Japon (BoJ) destinée à freiner son envolée. Le taux de change euro contre yen a franchi un niveau qu’il n’avait plus atteint depuis onze ans. Après avoir touché les 98,10 yens le 9 janvier, « l’euro pourrait tourner autour des 94 yens à la fin du premier trimestre », anticipe Nordine Naam, stratégiste taux et change chez Natixis. Le fossé entre les deux monnaies va continuer de se creuser.

Ce grand écart s’explique principalement « par la baisse de l’euro face au dollar et face aux autres devises, estime Nordine Naam. La monnaie européenne est en train de subir une désaffection globale ». Depuis un mois, le yen bouge peu par rapport au dollar, mais l’euro tombe. Le rapatriement des actifs étrangers des banques européennes « qui s’est achevé l’année dernière n’est plus un facteur de soutien », observe Gustavo Horenstein, gérant de fonds de Dorval Finance. Signe de désamour vis-à-vis de la devise européenne, le nombre de positions vendeuses d’euros des comptes spéculatifs s’établit à 128.000 contrats, un chiffre record, soit l’équivalent de 16 milliards d’euros. « Les investisseurs cesseront de vendre lorsque l’avenir de la zone euro sera clarifié », estime James Kwok, responsable gestion devises chez Amundi à Londres, pour qui les programmes de refinancement de la Banque centrale européenne (BCE) ont permis « de gagner du temps en calmant un peu les marchés mais ne résolvent pas les problèmes fondamentaux ». En attendant, l’euro se déprécie face au billet vert, même si celui-ci « est amené à se replier de façon structurelle. Le dollar, toujours considéré comme valeur refuge, progresse lors de la présence de risques systémiques », comme c’est le cas aujourd’hui en Europe, rappelle Nordine Naam.

Un point commun avec le yen, « qui progresse cependant de façon continue, même s’il n’y a pas d’aversion pour le risque », ajoute le stratégiste. L’avancée de la devise nippone par rapport au dollar a été soutenue, notamment, par le QE2 (deuxième phase d’assouplissement quantitatif de la Réserve fédérale), et pourrait « se poursuivre en cas du lancement d’un QE3 par les autorités américaines », observe Raymond Van der Putten, économiste de BNP Paribas.Mais la progression du yen, de 76 % par rapport au dollar depuis 2002, est entretenue surtout par la réalisation constante d’excédents courants. Doté de réserves de change considérables, le Japon est créditeur net vis-à-vis du monde. « Le Pays du soleil levant accumule du patrimoine. Les Japonais n’ont pas besoin que l’on investisse chez eux. Ce sont eux, au contraire, qui ont besoin d’investir à l’extérieur », expose Kit Juckes, responsable de la stratégie de taux chez SG CIB.

Couverture en devise japonaise

Depuis quelques mois, les pays européens ne profitent plus des positions japonaises. « Les ‘flow of funds’ de la BoJ révèlent que les institutions financières japonaises ont diminué leurs portefeuilles de titres souverains européens. En revanche, les sociétés non financières ont accru leurs investissements directs à l’étranger, en Asie notamment », commente Raymond Van der Putten, c’est-à-dire dans des pays voisins où le couple rendement-risque des actifs est devenu plus attrayant qu’en Europe ou aux Etats-Unis.

Le rapatriement des titres libellés en euros de la part des investisseurs nippons coïncide aussi avec la nécessité de financer la reconstruction de l’après-Fukushima. Or pour James Kwok, « sur place, le cash ne manque pas. Les émissions du Trésor japonais, que ce soit celles destinées à reconstruire ou à financer le budget, trouvent des acquéreurs résidents sans problème. Les Japonais n’ont pas besoin de rapatrier des liquidités ». En revanche, le responsable gestion devises chez Amundi à Londres indique que si les entreprises japonaises achètent de plus en plus de yens, « c’est pour se couvrir, à l’aide de contrats ‘forward’, vis-à-vis des actifs étrangers qu’elles détiennent ».

Favorisant la déflation, l’impact sur l’économie du Japon de cette montée constante du yen est toujours difficile à évaluer. Pour sa part, l’Institut de recherche du Japon estime que si l’euro continuait de tourner autour des 100 yens, les profits de l’industrie seraient coupés de 60 milliards de yens dans le semestre s’achevant le 31 mars 2012.

Le plus pénalisant pour le Japon serait une forte appréciation du yen par rapport au yuan. Tokyo a signé fin décembre 2011 un accord avec la Chine afin de ne plus utiliser le dollar pour leurs échanges commerciaux bilatéraux. Cette avancée est significative : 60 % du commerce entre les deux pays est effectué en billets verts jusqu’à présent, pour un volume d’échanges de 300 milliards de dollars (lire l’entretien). La croissance des exportations japonaises dépend d’autant plus des liens noués avec ses partenaires asiatiques que « le PIB de l’Asie émergente hors Japon dépasse celui de la zone euro », selon Brigitte Le Bris, directeur taux internationaux & devises de Natixis Asset Management.

« Le nouvel accord sino-japonais montre que le centre de gravité de l’activité mondiale se déplace vers le Pacifique », conclut Raymond Van der Putten. Si la croissance américaine ne parvenait pas à retrouver ses niveaux d’antan, les réflexes persistants des cambistes de raisonner avec le dollar comme devise de référence pourraient s’amenuiser progressivement.

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