L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute

A propos du vrai et du faux

le 31/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Dans les dernières années de ses cours au Collège de France (en 1983 notamment, à propos des systèmes de pouvoir), le philosophe Michel Foucauld avait consacré sa réflexion à un sujet que le quotidien oublie et que les crises réveillent : les régimes de véridiction. Comment se dit la vérité ? Qu’est-ce que, et qui la fait apparaître ? Quels sont les principes, systèmes, motivations, etc., qui font que quelqu’un se lève et crie « le roi est nu » ?

Le plus simple est d’oublier cette question. L’affirmation selon laquelle « le marché a toujours raison » et celle liée selon laquelle « il n’y a qu’un vrai prix, c’est le prix de marché » permettent assez bien un tel oubli, hormis en cas de crise. Et nous en sommes justement au moment où il n’est plus possible de faire comme si - comme si ce qui est dit, affiché, publié était vrai. Le passage acrobatique et discret du mark-to-market au mark-to-model utilisé pour sauver les banques en 2008 équivaut à un changement du régime de véridiction, et lequel !

La réforme tant débattue des agences de notation veut en instituer un autre. Quant à « la tour de contrôle » voulue par Michel Barnier au sujet des marchés de produits dérivés, encore une autre tentative de faire apparaître la vérité des prix, une tentative qui devrait changer non pas seulement les modalités, mais les prix eux-mêmes !

Le sujet de notre régime de vérité est actuel, et aigu, dans le domaine des obligations souveraines européennes. La quête obsessionnelle de l’alpha, qui tient lieu de pensée à ceux qui ne pensent pas, a conduit les gestions institutionnelles à accumuler les titres qui offraient des spreads élevés - espagnols, portugais, grecs, irlandais - au détriment des autres. Dans combien d’actifs généraux, dans combien de fonds en euros, les émissions en euros des pays méditerranéens comptent-elles pour 15 %, 20 %, 25 % du total ? La question posée par la nouvelle crise qui emporte le Portugal, qui délite la Grèce, qui pourrait toucher l’Espagne, porte sur les modalités d’échelonnement, renégociation..., c’est-à-dire sur les modalités qui permettent de repousser, dissimuler, masquer la vérité.

C’est la question qui sert à oublier la véritable interrogation : qui va dire la vérité ? Comment, par quel mécanisme, avec quelle responsabilité et dans quel cadre va pouvoir se dire une vérité ? Par exemple, jamais la dette grecque ne sera remboursée. D’ailleurs, la Grèce a déjà fait défaut six fois au moins au remboursement de sa dette publique au cours des deux derniers siècles. Ou encore, la seule chance de permettre au Portugal, à l’Irlande, d’échapper à la spirale du déclin, de l’anomie politique et sociale, et à la fin au défaut, consiste à écrire que la dette émise à 100 vaut 80, ou 60, ou 30, et à inscrire au bilan des banques, dans les comptes des fonds en euros et dans les résultats des gestions, la vérité des prix.

Ou bien encore ceux qui ont cru aux fausses promesses de l’intégration européenne, de la monnaie unique et de la convergence des économies sont aussi, mais pas plus, coupables que ceux qui ont émis ces fausses promesses, ce qui revient à dire que l’Allemagne, la France, et quelques autres avec eux, doivent payer - mais combien ? La question cachée derrière la question ouvre d’intéressantes perspectives. D’abord, éclairer l’étrange sidération exercée par les mécanismes de marché et par des modèles financiers ou des formules absconces, mais qui réduisent au silence les critiques ; qui dira les sottises faites derrière la Value-at-Risk et les autres moyens de mentir sur la vérité des comptes et des prix ?

Ensuite, de rappeler ce qu’affirmait Lacan : « Le réel est insupportable ». Réalité de l’escroquerie fiscale de l’Irlande, bénéficiant des aides de pays européens dont elle ruinait les industries ; réalité des écarts croissants de compétitivité et d’activité productive au sein de la zone euro ; réalité enfin d’une politique européenne qui a fermé les yeux sur l’incurie de maints pays membres, au nom de la convergence et d’une solidarité à sens unique - l’Allemagne, qui travaille, qui produit et qui excelle, ne l’oubliera pas.

Enfin, interroger le pouvoir. Car en matière financière comme ailleurs, le pouvoir de dire le vrai équivaut au pouvoir tout court. Et la découverte que nous sommes en train de faire est bouleversante : institution humaine, le marché n’est pas dispensé d’une instance supérieure qui dit le vrai, ou qui fixe les conditions, les formes et les manières de dire le vrai. Agences de rating, systèmes comptables, entreprises de marché, systèmes de cotation, tous participent à la révélation des prix, cette autre manière de dire le vrai ; il n’est pas sûr qu’ils y suffisent. Qui a parlé de politique, et du retour des Etats ?

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