L'analyse de... Jean-Paul Betbèze, chef économiste de Crédit Agricole SA

2012, l'année de presque tous les dangers

le 19/01/2012 L'AGEFI Hebdo

D’où nous vient ce sentiment qu’en 2012, ça passe ou ça casse… ici ? Parce que nous voyons le problème que pose, dans chaque pays, la combinaison complexe du désendettement public et du soutien à la croissance privée et que nous ne pensons plus désormais que la connaissance d’un problème permet sa solution ? D’autant plus que nous pensons qu’il sera très compliqué de convaincre ? Ou bien parce que nous savons que cette solution n’existe pour chacun des pays que si tous coopèrent ? Et que nous pensons, là encore, que les forces de la coopération ne seront pas obligatoirement plus puissantes que celles des jeux égoïstes ou des alliances locales ? Ou bien parce que nous avons le sentiment que certaines régions du monde ont déjà tourné la page de la découverte du problème et sont assez immunisées et/ou assemblées pour attendre « la solution » en se satisfaisant d’un second best ? Elles, mais pas nous. Au total, nous sommes moins unis, moins préparés, moins forts… que les autres.

Regardons les Etats-Unis. Le quantitative easing (assouplissement quantitatif, NDLR) y est installé, avec l’idée que les taux longs y resteront bas, comme les taux courts, tandis que le dollar va tenir, crise de l’euro oblige. Certes, l’opposition entre républicains et démocrates fait rage, presque autant qu’entre républicains eux-mêmes, mais nous y sommes accoutumés. Les crispations durent là-bas jusqu’à la date fatidique, celle où les services publics devraient fermer ou bien la dette publique américaine ne plus être honorée, puis tout s’arrange soudain - en attendant le grand combat présidentiel. Car la politique monétaire tient les taux courts et longs très bas, les profits des entreprises remontent, la croissance se renforce. C’est bon pour les Etats-Unis.

Regardons les émergents, Chine en tête. La pression américaine à la hausse de son change la pousse à revoir les moteurs de sa croissance, en mettant davantage l’accent sur la demande interne. Au fond, cela marche. Il en est de même pour le Brésil. Pas tout à fait ce qu’il fallait, mais les pas se font quand même dans la bonne direction. C’est bon pour la Chine et le Brésil, et les autres.

Regardons le Royaume-Uni. Il fait du quantitative easing à l’américaine, et même plus, il s’accroche au dollar, sans trop le dire, et restructure ses banques, pour conserver le maximum d’une City qui le fait vivre, en essayant d’en réduire les risques. Là aussi, les pas se font plutôt comme il faut. C’est bon pour le Royaume-Uni.

Regardons la zone euro. C’est bien là le point faible, avec trop de dette, pas assez de croissance et moins encore de coopération interne. Les pays les plus fragiles - Grèce, Irlande, Portugal, Espagne, Italie - sont aidés par la Banque centrale européenne qui finance leurs banques et achète leurs obligations. Ils ont aussi changé de dirigeants politiques. Mais on voit que la Grèce inquiète toujours, d’autant qu’elle va entrer en campagne électorale, un produit « de luxe » dont l’Italie s’est passée. Ce n’est donc pas fini… et le Portugal ou l’Irlande donnent des signes de fragilité nouvelle.

La France entre à son tour en campagne électorale, à supposer qu’elle en soit jamais sortie. Bien sûr, ce n’est pas « du luxe » pour elle, mais de la pure démocratie ! Et personne n’osera dire que la démocratie n’est autre chose ici qu’un produit de première nécessité. Il nous faut donc y veiller précieusement. Car le choc récent sur les rendements obligataires, les tensions sur le « AAA », la nécessité (ou non) d’un troisième plan d’ajustement, la récession qui se profile… nous disent qu’il faut avancer en consolidation, en renforcement et en explication. C’est donc en France que se joue, aujourd’hui, l’Europe - sachant que tous les autres pays sont en traitement.

C’est donc une période de « presque tous les dangers » que nous allons vivre dans les mois qui viennent, surtout pour nous. Nous commençons à le savoir… Reste à affronter pour réussir. C’est là toute la question puisqu’on ne sort pas seulement de la crise par la diminution de la dépense publique, qui nous inquiète déjà avec ses effets récessifs, mais plus encore par la remontée des profits privés, qui nous paraît si souvent contre-indiquée. Cette remontée des profits suppose explications, convictions, acceptation de la part du corps social. La sortie de crise en Europe n’est donc pas affaire de sommets nouveaux, de taxes supplémentaires, mais de stratégie économique et sociale partagée. Le danger, c’est donc de ne pas faire partager une vision commune, qui est aussi notre solution.

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