Pays émergents, une transformation mésestimée

le 27/03/2014 L'AGEFI Hebdo

Les grands investisseurs boudent leurs marchés, polarisés sur les risques liés à leur développement.

A Hangzhou, le siège d’Alibaba, symbole de la montéeen puissance du secteur tertiaire chinois. Nelson Ching/Bloomberg

Voilà plus d’un an que les pays émergents n’ont plus la cote auprès des investisseurs et des économistes. Seules les mauvaises nouvelles sont intégrées par les experts, plus enclins à centrer leurs analyses sur le risque de défaut du secteur financier chinois ou à prédire une crise systémique en provenance de Chine. Est-ce une manifestation de lucidité ou du pessimisme excessif ?  Eric Lonergan, gérant de l'équipe gestion diversifiée de M&G Investments et spécialiste de finance comportementale, reconnaît que la perception des marchés émergents est très mauvaise. « Les faiblesses qui ont provoqué la crise asiatique de 1998 ont été corrigées. Mais des problèmes structurels majeurs ne sont toujours pas résolus. A court terme, nous n’attendons pas de bonnes nouvelles susceptibles de renverser l’actuelle tendance baissière, même si nombre d’entreprises affichent des valorisations attrayantes. » Dans des marchés sensibles aux effets de mode, dits de « flux », qui peuvent vite souffrir d’un manque de liquidités – l’une des caractéristiques des marchés émergents – les gérants sont contraints de scruter l’horizon immédiat et la psychologie de marché. Au point d'en minimiser les fondamentaux économiques et les transformations opérées au cours de la décennie précédente.  La Chine, en particulier, pâtit de ce biais. « Les modèles de calculs empiriques des économistes utilisés aujourd’hui sont obsolètes », regrette Xing Hu, responsable de la gestion actions chinoises d’Edmond de Rothschild Asset Management (Edram). Selon lui, ils ne permettent pas d’observer la transformation de l’économie chinoise ni d’évaluer son avancement. Ils sont adaptés à l’analyse d’une économie chinoise reposant sur une croissance forte de l’investissement et des exportations. Or cette époque est révolue (lire l'entretien). Rééquilibrage vers la consommation « Même si l’investissement en capital fixe (incluant les investissements dans l’appareil de production et les achats immobiliers effectués par les ménages) domine encore, le rééquilibrage opéré au profit de la consommation est déjà entamé, comme dans d’autres pays émergents d’ailleurs  », ajoute Stéphane Barthélemy, gérant senior de State Street Global Advisors. Il rappelle que depuis 2009-2010 « la consommation domestique de la totalité des pays émergents a dépassé celle des Etats-Unis ». Le pouvoir d’achat augmente progressivement, notamment en Chine, en parallèle à l’augmentation du coût de la main d’œuvre depuis trois ans. Cette inflexion « correspond aussi à la fin du 'dividende démographique', période où 30 millions de Chinois par an arrivaient sur le marché du travail. Ce chiffre diminue depuis deux ans, tandis que la main d’œuvre est plus qualifiée qu’avant », expose Xing Hu. Conséquence de l’adaptation du secteur privé à la nouvelle demande de consommation, « 2013 a été la première année où l’industrie tertiaire chinoise a dépassé l’industrie secondaire », note Xing Hu. Ceci explique en partie que la croissance globale de l’investissement en actifs fixes soit passée de 40 % du PIB en 2009 à 18 % aujourd’hui. « Les services en nécessitent moins que l’industrie », relève le gérant d’Edram. Reste que l’amortissement des importantes surcapacités (en particulier dans la sidérurgie) va prendre du temps. Son coût est un frein au réinvestissement dans d’autres capacités plus modernes. D’importants investissements en infrastructures hospitalières et scolaires devraient être lancés pour « permettre aux 13 millions de 'flottants' – ces populations rurales qui se sont rapprochées des grandes agglomérations et y travaillent sans détenir la carte de résidence communale – de s’intégrer. L’investissement nécessaire par 'flottant' est évalué à 40.000 euros », relève Xing Hu. Le secteur de la santé devrait lui aussi bénéficier de l’amélioration du pouvoir d’achat. Les dépenses par habitant dans le domaine de la santé ont doublé en dix ans. Pour l'heure, ces mutations ne se perçoivent pas dans l'indice phare de la Bourse chinoise, le CSI 300, qui a perdu 10 % en un an. Surtout pondéré en valeurs bancaires, en pétrochimie et immobilier, « il n’est pas représentatif des secteurs d’avenir. Ce n’est pas le cas du Chinext, créé en 2009 – fortement pondéré en médias, traitement des eaux, nouvelles technologies – qui a gagné 89 % en 2013 et plus de 11 % depuis le début de l’année. Mais maintenant, il est cher ! », commente Xing Hu. Comme quoi, les marchés émergents peuvent encore être porteurs de belles promesses.

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