Ruée vers les terres rares

le 18/11/2010 L'AGEFI Hebdo

En réduisant ses exportations, la Chine nourrit une bulle sur les prix et les actions des sociétés du secteur.

C’est promis, la Chine devrait reprendre ses exportations de terres rares vers le Japon, interrompues suite à la récente crise diplomatique entre les deux pays. Le ministre japonais du Commerce aurait obtenu des assurances en ce sens lors du sommet du Forum de coopération économique Asie-Pacifique (Apec) les 13 et 14 novembre. Les douanes chinoises bloquent les cargaisons de ces précieux matériaux à destination du Japon depuis le 21 septembre, et ont même brièvement retenu celles à destination de l’Europe et des Etats-Unis fin octobre. Or la Chine contrôle 97 % de la production mondiale de terres rares (le reste est produit principalement par la Russie, les Etats-Unis et l’Inde). Et ces 17 éléments* entrent dans la fabrication de produits technologiques et industriels très variés (voitures hybrides, écrans plats, iPhones, éoliennes, etc.). Dans un contexte où les tensions protectionnistes sont de plus en plus fortes, le Japon (deuxième consommateur au monde après la Chine), l’Allemagne et les Etats-Unis se sont publiquement inquiétés de la situation. De nombreuses associations d’entreprises, dont l’Alliance des constructeurs automobiles américains, la Fédération japonaise Nippon Keidanren, le Medef ou encore Confindustria, ont demandé au G20 de Séoul de s’engager à « sécuriser l’offre de terres rares » et de renoncer aux « quotas d’exportation et autres mesures faussant le marché ».

De leur côté, les autorités chinoises nient tout embargo, assurent qu’elles n’utilisent pas les terres rares comme un « outil de négociation » et promettent de « continuer à en fournir au monde ». Elles affirment leur droit, en ligne avec les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), de réduire les quotas de production et d’exportations afin de préserver leurs réserves (36 % des réserves mondiales) et leur environnement - la production de terres rares peut engendrer des rejets radioactifs. L’article 20 de l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce de 1947 autorise les mesures destinées à conserver des ressources naturelles épuisables « si elles sont appliquées conjointement avec des restrictions à la production ou à la consommation nationales ».

Quotas d’exportation

La Chine a donc réduit ses quotas d’exportations d’oxydes de terres rares (REO) de 40 % cette année (à 30.258 tonnes, contre 65.609 tonnes en 2005). Elle devrait les maintenir au même niveau en 2011, mais les règles d’attribution seront plus strictes. Les autorités chinoises imposent aussi des droits de douane à l’exportation allant jusqu’à 25 %. En parallèle, Pékin s’est attaqué à l’extraction illégale, a baissé les quotas de production et lancé la consolidation du secteur autour de quelques producteurs. « Les préoccupations écologiques, la production désordonnée et le ralentissement du marché ont mené à cette politique, explique Zhanheng Chen, directeur du département académique de la Société chinoise des terres rares. Les terres rares sont essentielles pour l’industrie de haute technologie. Je pense que la Chine continuera d’ajuster ses quotas raisonnablement et encouragera l’établissement d’un approvisionnement multiple à l’échelle mondiale. » L’autre objectif est de faire pression sur les entreprises occidentales pour qu’elles délocalisent en Chine. Ainsi, les produits finis à base de terres rares, contrairement aux oxydes, ne sont pas soumis aux quotas d’exportation.

L’annonce en juillet de la baisse des quotas d’exportation pour le deuxième trimestre (-72 % sur un an) a provoqué une hausse vertigineuse des prix des terres rares (voir le graphique). Les oxydes de cérium, de lanthane et de néodyme ont gagné respectivement 1.081 %, 783 % et 236 % depuis le début de l’année (à 49, 49 et 77 dollars le kilo), selon le site spécialisé Metal-Pages, qui relève à la fois les prix à l’exportation et à l’intérieur de la Chine (moins élevés). Les oxydes de dysprosium et de terbium, éléments plus lourds, ont grimpé de 155 % et de 73 % (à 295 et 605 dollars le kilo). Les exportateurs chinois ont utilisé leurs quotas pour vendre en priorité ces éléments lourds, plus chers, créant ainsi une pénurie relative d’éléments légers. Résultat, le marché représente désormais 5 milliards de dollars, contre 1,3 milliard en 2008, selon l’analyste John Kaiser (Kaiser Bottom Fish Online).

Un contexte aussi tendu attise les convoitises. Le secteur compterait 200 entreprises dans l’exploration, la production et la transformation de terres rares. Celles qui sont cotées, surtout au Canada et en Australie, totalisent une capitalisation boursière de 7 milliards de dollars, selon John Kaiser. Et leurs gisements auraient une valeur de plus de 500 milliards de dollars compte tenu des prix actuels. Nombre de sociétés ont réussi à financer en partie leurs projets ces derniers mois. « La panique parmi les consommateurs est inquiétante, mais l’intérêt actuel pour les terres rares nous a aidés à lever des fonds », reconnaît James Engdahl, PDG de Great Western Minerals, une société canadienne qui a levé 35 millions de dollars canadiens le mois dernier. Great Western Minerals fabrique déjà des produits à base de terres rares et dépend donc des exportations chinoises. Mais l’entreprise a passé un accord de livraison avec une mine sud-africaine, qui pourrait recommencer à produire début 2013, et a d’autres projets d’exploration en Amérique du Nord.

Les firmes les plus en vue aujourd’hui ont pour nom Lynas (+155 % en Bourse depuis juillet !), Molycorp, Quest, Rare Element, Avalon et Tasman Metals. Les deux premières ont les projets les plus avancés. Molycorp a levé 379 millions de dollars lors de son introduction à la Bourse de New York cet été (son titre a gagné 175 % depuis). L’entreprise américaine prévoit de rouvrir sa mine de Mountain Pass en Californie en 2012 et de produire 18.000 tonnes de REO par an. La mine de Mountain Pass était autrefois le premier producteur au monde, mais elle a été fermée en 2002 à cause de problèmes environnementaux et de la concurrence chinoise.

Une bulle

De toutes ces entreprises, difficile de savoir lesquelles vont perdurer. Le développement d’un projet d’extraction et de transformation de terres rares peut prendre dix à quinze ans et coûter plus de 40.000 dollars la tonne, selon des données présentées par Judith Chegwidden, de Roskill, et Dudley Kingsnorth, d’IMCOA, lors d’une conférence internationale organisée par Metal Events et Roskill début novembre. « Pour le moment, le marché a décidé de parier sur toutes ces sociétés, constate John Kaiser. Dans l’avenir, nous verrons probablement une vague de fusions. Des compagnies comme Toyota ou des négociants en métaux rachèteront ces sociétés minières pour sécuriser leur approvisionnement, et il y aura des fusions entre ces sociétés. Donc les titres des entreprises les plus avancées ont peu de chances de s’effondrer. »

D’aucuns comparent la ruée actuelle vers les terres rares à la bulle internet. « Il a semblé pendant quelques semaines qu’une bulle se formait, concède Patrick Pittaway, gérant d’un fonds spécialisé dans les terres rares et d’autres métaux chez Uram (31,1 millions de dollars d’actifs gérés fin octobre). Mais depuis fin octobre, les actions ont commencé à se corriger, de même que les prix de certaines terres rares. Nous sommes maintenant dans une phase de consolidation. »

A moyen terme, le marché des terres rares dépendra de la politique de la Chine, mais aussi de l’offre des producteurs occidentaux et de la demande des industriels. L’arrivée prochaine de nouvelles capacités pourrait faire chuter les prix. En 2015, l’offre mondiale (208.500 tonnes de REO) pourrait suffire à satisfaire la demande (180.000 tonnes), selon IMCOA. Mais la couverture des besoins en néodyme, terbium et dysprosium pourrait être problématique. Les investissements dans les technologies vertes vont soutenir la demande de ces éléments, à la base des aimants permanents utilisés dans les moteurs électriques et les éoliennes. « Les éléments légers comme le cérium et le lanthane pourraient voir leurs prix baisser, mais les éléments plus lourds et ceux utilisés pour fabriquer des aimants permanents resteront à des prix élevés », résume James Engdahl, PDG de Great Western Minerals.

Les pays développés, réveillés par les restrictions chinoises, tentent de s’organiser. Le Japon, qui ne disposerait de stocks suffisants que jusqu’au mois d’avril, a signé un partenariat avec le Vietnam pour y développer la production de terres rares. Les Etats-Unis pourraient adopter une loi pour soutenir financièrement des projets dans le secteur. Et la Commission européenne devrait proposer en décembre des mesures pour sécuriser l’accès à quatorze « matériaux critiques », dont les terres rares. Tous mettent également l’accent sur le développement du recyclage et la recherche de substituts, encore balbutiants. Les entreprises, elles, concluent sans attendre des accords de livraison avec des futurs producteurs. Rhodia, par exemple, en a signé un avec Lynas pour dix ans.

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