L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute

Le levier en question

le 18/11/2010 L'AGEFI Hebdo

Dans la moisson d’interrogations née avec la crise, et qui continue de s’étendre à mesure que l’interdépendance forcée des marchés, des systèmes et des économies lui donne une dimension géopolitique, le sujet du levier n’est pas le moindre. On nommera ici « levier » la capacité dont disposent certains acteurs, de manière explicite ou implicite, par contrat ou par la force des choses, à faire payer leurs erreurs, leurs échecs ou les conséquences des sinistres qu’ils provoquent, par la collectivité. Dit autrement : « Quelqu’un paiera pour nous. » « Nous » pouvant être l’actionnaire, l’assureur, le banquier, le fonds à promesse, l’industriel ; « quelqu’un » pouvant être le groupe, le secteur, étant plus souvent et plus simplement l’Etat, c’est-à-dire, en définitive, le contribuable. Dit autrement encore, le levier joue chaque fois que des acteurs privés reportent, ou peuvent reporter, les conséquences possibles de leurs promesses ou de leurs engagements sur la collectivité. Car chacun voit bien que tout change alors, et la mesure des risques, et la prudence à respecter, et les limites à fixer. N’est-ce pas la définition du hasard moral ?

Le passé récent donne des exemples achevés de ce que produit, ou peut produire, le système du levier. La forme la plus banale, en même temps que l’une des plus redoutables, correspond au fameux « too big to fail ». C’est la forme qui a fait rêver bien des acteurs, notamment dans la banque et dans l’assurance ; un moment vient où la taille protège, parce que plus personne ne peut plus vous laisser tomber. Exprimée plus finement, la situation de maintes banques comme de beaucoup de sociétés d’assurances est celle de codépositaires de la confiance publique, avec comme conséquence que leur faillite est impossible. La précipitation avec laquelle Goldman Sachs a demandé à bénéficier du statut et donc de la protection de banque de dépôt est sans ambiguïté : pouvoir faire jouer un levier sur le contribuable, c’est pouvoir jouer ailleurs sans limites du levier financier, puisque les pertes seront collectives ! Un autre exemple est celui de secteurs économiques tout entiers, pour lesquels aussi bien la recherche de capitaux que l’activité commerciale et les décisions stratégiques sont noyées dans ce halo de brumes et de secrets qui cache un point unique ; jamais, à n’importe quel prix, les pouvoirs publics ne les laisseront dépérir, aller au dépôt de bilan, cesser leur activité. Il est intéressant de considérer l’économie du secteur de la Défense, mais aussi de l’agroalimentaire, ou des hautes technologies, sous ce biais, qui illustre d’ailleurs l’ambigüité et l’aléa que recèle toute politique de préférence nationale en la matière ; comment éviter que le levier ne protège des dirigeants, n’efface des échecs, n’assure des enrichissements illégitimes ?

Troisième exemple, loin de l’industrie financière celui-là, la pollution des côtes et des marais de Floride provoquée par l’accident survenu à une plate-forme pétrolière de British Petroleum représente une atteinte au territoire d’une violence considérable, mais aussi une irresponsabilité privée qui laissera des traces ; quelle sera la part supportée par l’actionnaire, et combien paiera le contribuable américain, comme le pêcheur côtier, le plaisancier, le guide touristique ? Le tour extraordinaire pris par la crise, depuis qu’un consensus mondial paraît se dessiner pour aller plus fort, plus vite, et tous ensemble, dans la direction qui l’avait provoquée, oblige tout responsable à une éprouvante sortie des vérités confortables. L’examen lucide des mécanismes du levier, de son principe et de ses modalités, conduit à cette position décapante : le plus grand risque réside dans la fausse sécurité. Dès qu’il y a levier, c’est-à-dire garantie publique, mutualisation, promesses figées, il faut fuir. L’assurance que l’Etat paiera, que les taux garantis seront tenus, que les promesses de rendement seront respectées, que les fonds de garantie suffisent à dormir sur ses deux oreilles, dissimule un vaste mensonge généralisé ; le mensonge qui veut qu’un payeur de dernier ressort est toujours là pour tenir le système. La nouvelle politique de facilité monétaire de la Fed, comme l’illusoire apaisement de la guerre des monnaies à l’issue du G20 et les risques de défaut souverains, devrait pourtant aider à cette prise de conscience ; le système de la crise, c’est le système de la bulle, nous vivons en état d’apesanteur, et nous consacrons des moyens inouïs à ne pas atterrir. Car il faudrait alors faire les comptes, savoir qui paie, et combien, savoir surtout ce qui ne sera pas payé, jamais, et alors, la fin du levier serait aussi celle de la confiance.

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