Dossier / Sociétés de gestion étrangères en France

L'heure des arbitrages

le 18/11/2010 L'AGEFI Hebdo

Malgré la crise, Paris continue à attirer les « asset managers » internationaux mais l'avenir est incertain.

Ils vous sont peut-être encore inconnus, mais Ignis Asset Management (AM) et Jupiter AM comptent bien se faire un nom en France. Pas question cependant pour ces deux sociétés de gestion britanniques de s’installer à Paris à grands frais. La première suit la clientèle française depuis Londres, tandis que la seconde a recours depuis janvier aux services d’Alfi Partners, un third party marketer (intermédiaire) français qui a pour mission de promouvoir ses fonds. Trois ans après le déclenchement de la crise des crédits subprime, les acteurs étrangers y réfléchissent à deux fois avant d’ouvrir un bureau commercial à Paris, même si certains songent à franchir le pas, comme le suisse Syz & Co.

Quelle que soit la stratégie choisie, rares sont les gérants internationaux à négliger le marché français. Les actifs gérés pour compte de tiers y ont retrouvé leur niveau de 2007, à 2.670 milliards d’euros fin septembre, selon l’Association française de la gestion financière (AFG). Paris reste aussi leader en Europe sur les OPCVM (organismes de placement collectifs en valeurs mobilières) avec 20,7 % de parts de marché à fin juin, et c’est encore le deuxième centre de domiciliation des fonds derrière le Luxembourg.

Consolidation mondiale

Face aux grandes marques nationales et aux principaux gestionnaires mondiaux présents depuis parfois plus de vingt ans, il reste de la place pour les nouveaux venus. Arrivé en septembre 2007, le britannique M&G Investments affiche aujourd’hui 1,2 milliard d’euros d’encours dans l’Hexagone sur ses fonds de droit britannique. « Nous visons 2 milliards d’encours d’ici à deux ans, indique Jonathan Willcocks, responsable de la distribution monde chez M&G Investments. En dehors du Royaume-Uni, la France est actuellement notre plus gros succès commercial. Notre marque y était encore inconnue il y a trois ans mais nous avons réussi à nous imposer via une stratégie commerciale solide et ciblée sur quelques fonds, des rencontres mensuelles avec nos gérants et des efforts de communication. » M&G Investments a recours aux services d’un intermédiaire, la Compagnie Financière Jacques Cœur, pour démarcher les institutionnels. Le reste de la clientèle est suivi par l’équipe parisienne de Brice Anger, qui revendique une collecte nette de 500 millions d’euros depuis le début de l’année.

D’autres étrangers ont subi, parfois par ricochet, la consolidation du secteur de la gestion. « Aucun acteur majeur n’a quitté le marché au cours des dernières années, car c'est très coûteux en termes d’image et cela rend toute réinstallation future très difficile », estime Frédéric Pétiniot, directeur du cabinet de conseil Amadeis. Sal.Oppenheim est l’exception qui confirme la règle. Partie à l’offensive fin 2008, en recrutant notamment l’ancien patron de Franklin Templeton à Paris, la filiale française de cette banque privée allemande vient de fermer ses portes sur décision de Deutsche Bank, son nouveau propriétaire. Celui-ci avait déjà stoppé il y a quelques années ses propres activités de gestion locale. La plupart de fonds de Sal.Oppenheim ont été transférés à des maisons françaises : Olympia Capital Management, UFG-LFP, mais aussi La Financière de l’Echiquier et Montpensier Finance.

Le belge KBC a quant à lui dû céder sa banque privée KBL à l’indien Hinduja sous la contrainte de la Commission européenne. Dans la corbeille figurait l’ex-Richelieu Finance, la première société entrepreneuriale parisienne à avoir changé de mains pendant la crise. La marque Credit Suisse Asset Management a également disparu, remplacée en juillet 2009 par celle de son acquéreur, Aberdeen Asset Management, qui n’était pas jusqu’alors implanté en France. Le nom de CCR a quant lui pris le pas sur celui d’UBS, après le rachat de la boutique tricolore par le groupe suisse, dont l’image de marque a été écornée par la crise. Les ETF (exchange-traded funds ou fonds indiciels cotés) d’iShares ont en revanche gardé leur nom après le rachat, fin 2009, de leur maison mère Barclays Global Investors (BGI) par l’américain BlackRock, numéro un mondial. L’opération a permis à ce dernier de tripler ses encours en France et de dépasser la barre des 10 milliards d’euros.

Parmi la trentaine de groupes disposant d’une société de gestion locale et membres de l’AFG, certains ont décidé de se concentrer sur la distribution. Le genevois Lombard Odier a renoncé à la multigestion alternative peu de temps après avoir reçu l’agrément adéquat en 2008. Cette année-là, Franklin Templeton a rassemblé à Francfort l’ensemble de sa multigestion européenne. L’absence d’une telle vitrine n’empêche pas le groupe américain de battre son « record » en France avec une collecte nette de 1,2 milliard de dollars au cours de son dernier exercice clos fin septembre, et 3,2 milliards de dollars d’encours via sa Sicav luxembourgeoise et des mandats. « Par le passé, le fait de ne pas avoir de gérants locaux aurait pu être un handicap, explique Dominique de Préneuf, directeur général de Franklin Templeton France. Aujourd’hui, cela a moins d’importance, même si nous aimerions disposer à moyen terme d'une équipe d’allocation d’actifs proposant des fonds diversifiés à Paris pour avoir une offre plus adaptée au marché français en la matière. »

Sorts contrastés pour la multigestion

Contrairement à Fidelity, l’américain Invesco ne prévoit pas de lancer de nouveaux fonds de droit français mais maintient son centre européen de multigestion dans la capitale. « Paris n’a pas vocation à être un centre de gestion 'long-only' comme Francfort et Londres, déclare Nicolas Bouët, directeur général délégué de la filiale française, où les produits de droit local représentent un quart des 3 milliards de dollars d’actifs. Nous allons seulement conserver ici une expertise dans la multigestion, où nous nous sommes concentrés sur une gamme simple de trois fonds ouverts pour conserver un esprit boutique face aux grands acteurs français. Nous attendons Ucits IV (la directive européenne qui va fluidifier les ventes transfrontalières, NDLR) pour voir de quelle manière nous pourrons davantage déployer cette offre en Europe, via des fonds luxembourgeois par exemple. »

Le suisse Pictet & Cie réfléchit de son côté à une offre d’allocation d’actifs destinée notamment à la France, sans pour autant envisager de disposer d’une équipe de gestion à Paris, où il affiche à fin septembre 2,75 milliards d’euros d’actifs et une collecte en forte hausse, à 650 millions d’euros. « Les besoins sont globalement les mêmes d’un pays à l’autre, à la fiscalité près, estime Hervé Thiard, directeur général de Pictet & Cie à Paris. Nos fonds luxembourgeois sont gérés par nos équipes de Londres pour les actions et les taux émergents, et à Genève pour les fonds thématiques et les taux euro. Ils sont disponibles dans différentes devises et s’adaptent ainsi à la plupart des marchés. » Reste à passer les barrières propres à certains clients, comme les banques privées françaises. Selon Hervé Thiard, « les banques essaient plutôt de sélectionner le meilleur produit, chez toutes les contreparties disponibles, ce qui les conduit à travailler avec plus de 200 fabricants, alors que dans la plupart des autres pays, elles sélectionnent les vingt meilleurs fabricants avec lesquels elles collaborent durablement ».

Chez Barclays, l’heure est à la reconquête via Barclays Wealth Managers (BWM), après la vente de BGI, son plus gros pôle de gestion. « Jusqu’à il y a deux ans, nous avions des gestions locales destinées à des clients locaux. Nous disposons désormais de centres d’investissement qui fixent la stratégie et des portefeuilles modèles pour les gérants de chaque implantation, précise William Mussat, directeur général de BWM France depuis début 2010. Paris est par exemple responsable des actions européennes tandis que Madrid a la main sur les produits de taux en euros. » La clientèle française, suisse et monégasque représente encore la quasi-totalité des 6 milliards d’euros d’encours du bureau parisien, actuellement en décollecte. William Mussat compte sur Ucits IV pour inverser la tendance : « Cette directive ne remet pas en question la localisation de nos équipes de gestion, qui continueront à gérer des OPVCM maîtres ouverts, les mandats de nos clients privés et des fonds dédiés pour les institutionnels. Nos fonds ouverts pourront en revanche avoir une taille plus optimale en ayant accès à un marché plus large pour la distribution. » En attendant, d’ici à juillet 2011, il compte porter de 7 à 30 le nombre de fonds luxembourgeois et irlandais de BWM enregistrés en France. Cela lui permettra d’élargir sa palette aux gestions high yield (obligations à haut rendement) ou centrées sur les pays émergents.

L'assurance aussi

« Les gérants étrangers ont une carte à jouer sur ces produits moins traditionnels sur lesquels certains disposent déjà d’une longue expérience », confirme Frédéric Pétiniot. C’est notamment le cas de Muzinich & Co, une boutique américaine spécialiste du high yield depuis 1988. Son directeur en France, Eric Pictet, revendique 540 millions de dollars d’encours en France, où sa Sicav irlandaise est agréée depuis 2004. « Nous avons d’abord démarché les fonds de fonds et les banques privées. Depuis début 2010, trois assureurs nous ont aussi fait confiance pour leurs provisions mathématiques ainsi qu’une caisse de retraite », explique Eric Pictet, directeur de Muzinich & Co France, qui a quitté Londres pour Paris en 2007. Pour courtiser davantage les institutionnels, il n’est plus seul : il vient de recruter Laurence Remusat, partie fin 2008 d’une maison devenue depuis la référence du marché français… Carmignac Gestion.

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