Rencontre avec… Gérard Mestrallet, président de l’association Paris Europlace

Gérard Mestrallet : « Une sorte d’union sacrée s’est créée »

le 05/07/2016

Alors que se tiennent mardi et mercredi les Rencontres Internationales de Paris Europlace, son président Gérard Mestrallet évoque les conséquences du Brexit pour la Place de Paris.

Gérard Mestrallet, Président du Conseil d’administration d’Engie, Président de Paris Europlace
(Photo : Sup Europlace)
Quelles sont les conséquences du vote britannique sur le Brexit pour l’Europe et la Place de Paris ?
 
Paris Europlace a rappelé à de nombreuses reprises sa volonté de voir la Grande-Bretagne rester dans l’Union européenne. Je suis moi-même un Européen convaincu. En voyant, aujourd’hui, les effets de ce vote négatif pour le Royaume-Uni, mais aussi pour l’Europe, vous comprenez l’importance de notre déception.

Mais maintenant que ce choix est fait – et il est, rappelons-le, définitif et sans appel –, il est de notre devoir collectif d’en tirer, sans tarder, toutes les conséquences utiles et de sortir par le haut de cette confusion. Avec, au fond, un seul objectif : relancer une Europe plus resserrée, plus lisible pour les citoyens et plus attractive dans un monde global.

Il n’est plus possible de continuer à avancer à la même vitesse à 27. Des pays veulent encore construire l’Union, comme la France, l’Allemagne, l’Italie, le Benelux, l’Espagne et le Portugal. Ils ne doivent plus être bloqués par ceux qui ne le souhaitent pas.

Dans l’immédiat, il convient de mener, en bon ordre et sans concessions, les négociations de sortie du Royaume-Uni. En effet, le moindre délai non justifié, le moindre traitement de faveur ou prime au sortant sera aussitôt perçu comme un nouvel affaiblissement de l’Union européenne.

Les principales lignes du nouveau cadre juridique en sont connues : application de l’article 50 du Traité de l’Union européenne ; statut de pays tiers applicable au Royaume-Uni ; perte inévitable du bénéfice du passeport européen pour l’accès aux marchés financiers…

En parallèle, la priorité est de relancer la dynamique de la zone euro et de reprendre le contrôle de notre monnaie et de ses infrastructures de compensation, qui ne peuvent plus être situées en dehors de l’Union européenne, notamment pour des raisons de gestion des risques et de stabilité de la monnaie.

Dans ce nouveau contexte, et à l’occasion de nos Rencontres Financières Internationales des 5 et 6 juillet, nous rappelons que la place de Paris est la 1ère place financière d’Europe continentale, prête à accueillir les investisseurs et banques internationales qui devront désormais s’implanter dans l’Union pour pouvoir continuer de développer leurs activités sur les marchés européens. Nous leur disons « Welcome to Paris! ».

La région Ile-de-France et la Ville de Paris se sont engagées à vos côtés le 8 juin. En attendez-vous des retombées concrètes ?

Nous avons besoin d’un engagement clair des collectivités territoriales et de l’Etat, au-delà des clivages politiques, pour soutenir l’attractivité de la place de Paris. La réunion publique du 8 juin, organisée à l’initiative de Valérie Pécresse, présidente de la Région Ile-de-France, et de Jérôme Chartier, premier vice-président, en partenariat avec la Ville de Paris, marque une étape extrêmement importante et positive pour la promotion de la place de Paris de concert avec les collectivités locales. Aujourd’hui, nous partageons l’objectif d’avoir une finance compétitive au service de l’économie et de faire de Paris le point d’entrée dans la zone euro. Cela se traduit par six propositions, dont l’engagement par la région d’accroître l’offre de lycées internationaux en Ile-de-France.

Nous avons aussi observé, de la part de l’Etat, une prise de position très ouverte et courageuse du ministre des Finances et des Comptes publics Michel Sapin, marquant ses réserves sur la fusion des deux Bourses de Londres et de Francfort. Une sorte d’union sacrée s’est créée pour agir pour le renforcement de l’attractivité de la place financière de Paris, dans le contexte post-référendum britannique.

Ce projet LSE-Deutsche Börse, s’il aboutit, marginalisera-t-il Euronext et la place ?

Une place de cotation ne fait pas à elle seule une place financière, mais elle en constitue un élément important et symbolique. Il s’agit presque d’une infrastructure de service public, et c’est la raison pour laquelle, lors de l’introduction en Bourse d’Euronext en 2014, de grandes entreprises comme Engie, Orange et Total se sont mobilisées pour créer un noyau d’actionnaires stables et investir au capital aux côtés des banques. Car nous avons besoin d’une Bourse de proximité, accessible à tous, transparente et équitable dans sa gouvernance. C’est le modèle que nous avons voulu pour Euronext. A contrario, une fusion LSE-Deutsche Börse en l’état créerait un ensemble dix fois plus lourd qu’Euronext, avec une position dominante, voire de quasi-monopole, sur toute la chaîne de valeur : cotation, négociation, indices, règlement-livraison… C’est pourquoi nous tirons la sonnette d’alarme, du point de vue des utilisateurs. Nous ne voulons pas, non plus, de fonctionnement en silo, car nous devons pouvoir choisir entre les différentes tarifications et les différents segments de la chaîne.

Le niveau et l’instabilité de la fiscalité restent l’un des gros handicaps de la France. Quelles sont vos priorités dans ce domaine ?

Il faut remettre la fiscalité à l’endroit. Le rapport Delmas-Marsalet « Croissance et Fiscalité » vient de rendre cinq propositions dans ce sens. Un, alléger les impôts qui pèsent sur le coût du travail, et notamment supprimer la tranche marginale de la taxe sur les salaires, qui a fait beaucoup de dégâts pour l’emploi à Paris et sans doute coûté in fine à l’Etat plus qu’elle n’a rapporté. Deux, réduire la surimposition des revenus du capital et supprimer la surtaxe de 3 % sur les dividendes. Trois, réorienter l’épargne vers les placements longs. Quatre, simplifier la taxation des plus-values sur valeurs mobilières et veiller à la non-réotractivité des mesures fiscales, ce à quoi le gouvernement s’est engagé. Et cinq, renforcer la compétitivité des intermédiaires financiers, qui suppose l’abandon définitif du projet de taxe sur les transactions financières européennes, limitée à 10 pays en Europe, qui constitue une aberration, du fait notamment de la fuite immédiate des activités qu’elle entraînerait.

La question du régime fiscal des impatriés est récurrente. Quel est l’enjeu pour la place ?

Ce régime, très efficace, concerne aujourd’hui environ 40.000 personnes en France. Il permet aux impatriés de bénéficier pendant cinq ans de la fiscalité de leur pays d’origine. Nous proposons de porter de cinq à dix ans cette durée, et de donner le bénéfice du dispositif au bout de trois ans de non-résidence en France, contre cinq ans aujourd’hui. Le régime aurait l’avantage de pouvoir être appliqué à tous les Français qui ont quitté Paris depuis trois ans, c’est-à-dire depuis le renforcement des mesures pesant sur l’emploi. Nous pourrions ainsi accroître le flux des retours. Cette demande nous a été faite par les entreprises internationales installées à Londres, lorsque nous les avons interrogées sur le signal à envoyer.

Quels atouts et quelle stratégie souhaitez-vous mettre en avant ?

La place financière de Paris a de nombreux atouts : elle est adossée à l’une des premières économies au monde, elle bénéficie de la présence de grandes entreprises internationales, clientes des sociétés financières, d’une épargne abondante, 3.600 milliards d’euros d’actifs sous gestion, de la présence de cinq des vingt plus grandes banques européennes, d’une capacité reconnue dans la recherche, la formation et l’innovation. J’ajoute que nous bénéficions d’un dialogue constructif entre le Trésor, la Banque de France, l’Autorité des marchés financiers et les acteurs de la place qui a permis de bâtir une régulation compétitive.

Notre objectif de fond est bien le financement de l’économie, pas la finance pour la finance. Nous devons pour cela réorienter une fraction de la masse d’épargne dont nous disposons vers l’investissement et le financement des entreprises. Des avancées positives ont eu lieu récemment, comme le développement du marché des Euro PP et la réforme cette année des titres de créances négociables.

Nous pensons aussi que la place de Paris peut devenir leader dans la finance verte. La France a joué un rôle positif sur le plan du climat avec la COP 21. Elle dispose d’un leadership conceptuel et intellectuel dans ce domaine, d’un écosystème favorable, avec des centres de recherche, de banques reconnues dans le financement de projets énergétiques verts, d’entreprises engagées dans l’évolution vers une économie bas carbone. D’ailleurs, notre pays est d’ores et déjà en deuxième position sur le marché des green bonds, avec 13 %, juste derrière les Etats-Unis à 15 %.

Enfin, la place peut s’appuyer sur la dynamique incontestable des start-up françaises, qui dépasse le cadre des fintech. Depuis 2008, le pôle Finance Innovation a labellisé 350 fintech. Si l’on parle souvent des désavantages français sur le plan fiscal, il faut souligner le caractère positif du crédit impôt recherche, qui fait partie des quatre domaines protégés avec l’assurance-vie, le PEA et les actions de performance.

Propos recueillis par Alexandre Garabedian et Solenn Poullennec

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