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Pourquoi il ne faut pas rejeter en bloc les acquis de la finance moderne, selon Jean Tirole

le 16/06/2016

Dans son livre, "L'économie du bien commun" (PUF), le prix Nobel Jean Tirole partage avec un large public sa vision sur les grands sujets contemporains. Et recherche l'équilibre entre l'exigence de critique et la nécessité d'avancer.

Pourquoi il ne faut pas rejeter en bloc les acquis de la finance moderne, selon Jean Tirole
(rea)

Lauréat du prix de la Banque de Suède en sciences économiques 2014 (prix Nobel), le chercheur Jean Tirole saura-t-il réconcilier les Français et l’économie ? Fondateur avec Jean-Jacques Laffont de la Toulouse school of economics, Jean Tirole a tenté de relever ce nouveau défi en publiant  en avril « L’économie du Bien commun » (Puf). Dans cet ouvrage de quelque 650 pages, le polytechnicien n’esquive aucune des questions complexes de notre époque qu’il revisite avec la puissance de son regard pluridisciplinaire. Il s'attaque en premier lieu au manque de curiosité de nos concitoyens pour l’économie, mais aussi au rôle de l’Etat, du marché, à la menace climatique, au chômage, à l’Europe, aux défis du numérique, sans oublier la finance.

Le lecteur aurait tort de se laisser décourager par la somme écrite par celui qui enseigne aussi au MIT. Le découpage des thèmes permet de s'orienter directement vers ses centres d’intérêt. « Ce livre n'est ni un cours magistral, ni une série de réponses formatées, mais, à l'image de la recherche, un outil de questionnement », précise le spécialiste des théories des jeux et de l’information. Sa volonté de rendre accessibles les problématiques contemporaines est manifeste.

En matière d’environnement,  Jean Tirole, récompensé il y a deux ans pour ses travaux sur les imperfections du marché et de sa régulation, pointe du doigt l’inertie du processus de décision contre les dérèglements climatiques et « l’égoïsme vis-à-vis des générations futures ». Il approuve le constat de la COP 21, mais déplore que, concrètement, « peu de progrès aient été réalisés », rappelant que « le dialogue s’est noué il y a plus de vingt ans ». L’économiste réaffirme son credo en un prix universel du carbone et la création d’une infrastructure de contrôle.  

Dans le chapitre 11, l'économiste n’hésite pas à revenir aux fondamentaux : « à quoi sert la finance ».  Une « nécessité », répond-il aussitôt, soulignant qu’ « en drainant l’argent des ménages vers les entreprises les plus prometteuses, c’est-à-dire en sélectionnant les entreprises qui doivent bénéficier de prêts, le secteur financier participe à une allocation et réallocation des fonds disponibles vers les entreprises qui feront le meilleur usage de ces fonds ».

Mais au delà de ce rappel , Jean Tirole ne se voile pas la face : « la finance dans son ensemble est particulièrement sur la sellette depuis la crise de 2008 ". Il pointe du doigt les ravages dont se sont rendus responsables les produits dérivés notamment. En France les « dérives des dérivés » ont pris, par exemple, la forme des emprunts dits toxiques contractés par 1500 collectivités publiques « auprès d’intermédiaires financiers tels que Dexia » et dont le profil croissant des taux d’intérêt a mis en péril les finances de nombre d’entre elles. Dans le même registre, l’auteur aurait pu également citer les prêts indexés sur le franc suisse commercialisés il y a huit ans par des filiales de BNP Paribas.

Autre exemple,  la titrisation qui permet à une banque de « sortir un prêt de son bilan ». Elle est « une pratique très utile si elle est employée à bon escient ». Mais elle « déresponsabilise (…) l’émetteur » qui « perd ses incitations à surveiller la qualité de ses prêts », souligne Jean Tirole en pensant à la crise de 2007.

Ces dérives, sources d’asymétries d’information entre les acteurs, disqualifient-elles les produits et leurs artisans ? « Oui et non », nuance Jean Tirole. Dans le cas des prêts toxiques, on peut invoquer « le manque de scrupules de certains prêteurs ». Mais il y a la « connivence ou l’incompétence" des collectivités  qui cherchent à « améliorer la présentation de leurs comptes », dénonce celui qui a décroché la médaille d’or du CNRS en 2007.  « Aucun instrument financier n’est répréhensible en lui-même », proclame l’économiste, pourvu que le risque soit bien compris par les utilisateurs et qu’il ne soit pas utilisé pour faire subir un risque à une tierce partie. Là est bien le problème. Car « il est indéniable que ces instruments complexifient la supervision du système financier" et que l’ "innovation financière n’est souvent qu’un moyen de contourner les règles et de faire supporter des risques importants à des acteurs (petits investisseurs, contribuables) », admet le prix Nobel. 

Et de conclure: « il est plus constructif de développer un débat nécessairement technique sur les défaillances des marchés et de la régulation que de rejeter en bloc les acquis de la finance moderne ». 

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