« Aux Etats Unis, le régulateur financier n’a pas fait la moitié du chemin nécessaire »

le 06/06/2014

Dans une interview à l’Agefi.fr, le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz se dit inquiet pour la stabilité financière. Il s’exprimait lors de l’édition 2014 du Tiger Forum organisé par l’Ecole d’économie de Toulouse (TSE), début juin.

Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie. Photo LC.

Jugez-vous suffisants les efforts des autorités pour réguler la finance ?

« Il est clair que nous ne sommes pas dans la situation extrême que nous avons connue lors de la crise de 2007-2008. Aujourd’hui les banques se portent mieux, le marché immobilier aussi. Le système bancaire n’est pas pris dans cette spirale de paris spéculatifs dans laquelle il était à l’époque. Je pense aussi que la situation réglementaire est meilleure aujourd’hui avec la loi Dodd-Frank (NDLR: adopté en 2010 aux Etats Unis). Toutefois, le régulateur américain a fait moins que la moitié du chemin nécessaire pour remettre de l’ordre dans la finance. Il n’a pas résolu la question des dérivés OTC non transparents, ni celle du shadow banking, ni celle des banques qualifiées de trop grosses pour faire faillite. Le problème des banques TBTF est même pire qu’auparavant. Les contraintes d’augmentation de capital imposées aux banques ne sont pas suffisantes.»

Est-ce que les amendes imposées par les autorités américaines aux banques suspectées d’infractions ne sont pas assez lourdes?

« Les autorités américaines poursuivent les banques qui ont mal agi. La plupart des banques responsables sont poursuivies. Elles ont promis de mieux se comporter et certaines d’entre elles ont déjà signé des chèques. Mais elles ont recommencé à mal se comporter. Est-ce que les sanctions sont aussi lourdes pour les banques américaines que pour les banques non américaines (NDLR: amendes, restrictions d'activités), je me pose la question.»

Que reprochez-vous exactement à la nouvelle régulation américaine?

« La règle Volcker (qui interdit aux banques de mener des activités spéculatives pour compte propre: NDLR) n’est pas assez exigeante. Il faudrait cumuler cette règle avec les recommandations du Britannique Vickers (qui a préconisé de sanctuariser les dépôts des épargnants et d’isoler les activités spéculatives: NDLR). Aujourd’hui les dépôts peuvent disparaître très rapidement. Concernant le shadow banking, les autorités n’ont pas encore établi des règles qui assureraient une plus grande stabilité financière. Beaucoup des sujets clés n’ont pas été traités correctement. De plus la mise en œuvre de la loi Dodd – Frank act est un long processus. Comme l’a admis la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, les banques résistent à la régulation ».

Craignez-vous à ce point pour la stabilité de l’économie dont les banques sont un maillon clé?

« La reprise de l’activité n’est pas robuste aux Etats Unis (NDLR: -1% en rythme annuel au premier trimestre 2014). La croissance n’est pas soutenable car la consommation des ménages donne des signes d’essoufflement. Les ménages américains épargnent moins, leur taux d’épargne a diminué à environ 4,5%. Les jeunes particulièrement ne peuvent pas dépenser aussi facilement qu’auparavant notamment lorsqu’il s’agit d’acheter un logement. Cette évolution se reflète dans l'état du marché immobilier. Entre 2004 et 2007, on a beaucoup construit. Aujourd’hui, on construit beaucoup moins. Les jeunes adultes sont souvent dans une situation de surendettement («overhang») du fait des prêts contractés lorsqu’ils étaient étudiants, et cela pèse sur leurs dépenses actuelles. Même lorsqu’ils fondent leur famille et veulent acheter leur logement, ils le font avec moins d’aisance.»

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