Eric Heyer, économiste, chercheur à l'Ofce

« Avec la remontée du chômage, il serait utile d’augmenter les dépenses sociales »

le 06/11/2009

Après avoir miser sur les heures supplémentaires pour stimuler l’emploi, le gouvernement semble vouloir jouer la carte du temps partiel. N’est-ce pas trop tard ?

«Non.  En Europe, nos économies sontdans la phase basse du  cycle économique et, àcourt terme, aucune mesure de soutien à l’emploi consistant à allonger la durée du travail, comme la défiscalisation des heures supplémentaires, n’est efficace. La concurrence entre la durée du travail et le nombre d’emplois joue à plein. L’allongement de la durée du travail n’est bénéfique que lorsqu’une économie se situe dans la phase haute du cycle : il augmente  l’offre, l’emploi,  le pouvoir d’achat et la croissance. Ce que je crains, c’est que le gouvernement français se contente de réactiver un peu le chômage partielen compensant la perte de revenu d’un salarié qui travaille moins de 35H, tout en maintenant sa politique de défiscalisation des heures supplémentaires. 

Faut-il totalement abandonner la défiscalisation des heures supplémentaires?

« Oui. Une situation de bas de cycle, comme celle où nous sommes, s’accompagne d’une insuffisance de demande par rapport à l’offre qui devient pléthorique. De ce fait toute politique visant à accroître l’offre, comme l’augmentation de la durée du travail,  est contreproductive.  En Allemagne en 2009, le temps de travail a été diminuépar les partenaires sociaux dans la plupart des secteurs afin de sauver les emplois menacés par la récession. Dans la métallurgie, il est même passé de 35H à 29H. Patronat, syndicats et Etat se sont mis d’accord sur l’instauration d’un chômage partiel accompagné d’une baisse de rémunération de 15%.Le recours massif au chômage partiel en Allemagne a permis d’éviter des destructions d’emplois et ses corollaires la perte de qualification et les dégâts psychologiques. Il a au contraire permis une reprise rapide de l’outil industriel lorsque la croissance est revenue.Pendant ce temps là, en France on s’enferrait dans une politique de défiscalisation des heures supplémentaires, c'est-à-dire d’un allongement de la durée du travail. Au deuxième trimestre de 2009, on comptait 266000 actifs en situation de chômage partiel en France  contre 1,5 million en Allemagne. La France dénombre 17% de temps partiels seulementcontre le double en Allemagne et 49,8% aux Pays Bas. Hors de France, la plupart des économies ont favorisé le temps partiel en accordant des exonérations de charges au recrutement. 

Pourquoi cette cécité ?

En 2007, lorsqu’a été lancée l’idée de la défiscalisation des heures supplémentaires, le taux de chômage avait sensiblement reflué pour atteindre  7,2% de la population active au premier trimestre 2008, le plus bas niveau depuis 20 anset 2 points de moins qu’en début d’année 2006. On pouvait penser que l’économie était proche du haut de cycle.  Mais avec la crise des « subprime » le contexte économique s’est assombri. Un changement de politique se serait imposé.

La situation de l’emploi en France est sérieuse et les ressources de l’Etat limitées. Que proposez-vous ?

Entre 2007 et 2010, le coût de la défiscalisation des heures supplémentaires s’est élevé pour l’Etat à 4,5 milliards d’euros. Cette dépense a creusé encore un peu plus le déficit public,entre 0,2 et 0,3point de Pib par an,sans aucun  résultat probant en termes d’emploi. Quitte à creuser le déficit, il vaudrait mieux créer des emplois dans le secteur non marchand, ou augmenter les investissements publicsou mêmeaccroître les dépenses sociales. Celles-ci sont très utiles en période de remontée du chômage, particulièrement du chômage de longue durée qui a augmenté de 26% entre octobre 2010 et 2011. Une partie de la population va sombrer dans la pauvreté. Pour 100 chômeurs de plus en 2008, on dénombrera 43 pauvres supplémentaires en 2012, souvent avec enfants,  voués aux minima sociaux.Augmenter les minima sociaux ou la durée du chômage permettrait de soutenir la demande. Les catégories de population les moins favorisées dépensent  pratiquement la totalité de leurs revenus dans la consommation.

Vous voulez réhabiliter les politiques de relance préconisée par Keynes. N’êtes vous pas à contre-courant  des mesures de rigueur appliquées par les pays de la zone-euro?

La politique économique ne produit pas les mêmes effets selon que l’économie se situe en haut ou en bas du cycle.  Il faut revenir à une démarche authentiquement keynésienne. Dans sa « Théorie générale sur l’emploi, l’intérêt et la monnaie », Keynes plaidait pour des politiques économiques contracycliques c'est-à-dire expansionnistes en bas de cycle et restrictives en haut de cycle.  Il considérait comme un préalable à toute mesure gouvernementalela prise en compte du cycle économique. En montrantl’importance du cycle de l’activité pour l’efficacité d’une mesure gouvernementale,  nous  réhabilitons l’apport de Keynes.  Or aujourd’hui les pays européens sont incités à faire exactement le contraire sous la pression des marchés. Ils ont commencé à prendredes mesures de rigueur budgétaire alors que l’activité commençait à peine à sortir du bas du cycle. Pire, ils appliquent tous ces mesures de rigueur simultanément. Cette simultanéiténe peut qu’aggraver la conjonctureet précipiter la récession. La rigueur est peut-être adaptée à l’Allemagne, qui n’est pas exactement dans la même situation que le reste de la zone-euro, mais pas aux autre pays de cette zone. Propos recueillis par LC.

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