Traders, la fête est finie

Un marché du travail atone, une image détériorée, des bonus moins flamboyants : le métier perd de sa superbe.

Par Tatiana Kalouguine le 24/04/2008 pour L'Agefi Hebdo

 
 

Atrois semaines des derniers versements de bonus, on attend toujours l’énorme vague de turnover tant redoutée dans les salles de marché. Du côté des traders, pourtant réputés pour leur propension à changer de maison compulsivement, c’est le calme plat. Chacun semble pour l’heure bien décidé à rester au chaud. « Même ceux qui ne sont pas totalement heureux restent en place, de peur de se tromper, témoigne un chasseur de têtes. Ce sont des populations qui détestent l’incertitude et, malgré certaines offres très alléchantes venant de Londres ou de
New York, ils refusent de prendre le risque
. »

Chez Société Générale, fragilisée simultanément par l’affaire Kerviel et la crise du subprime, les équipes semblent elles aussi rester - pour l’instant - de glace face aux assauts de la concurrence, à en croire un cabinet de recrutement bien informé
qui ne constate « aucun sentiment de débandade ».

11.000 emplois en moins à Londres

Certains traders sont tentés de partir car la saison des bonus a été, pour beaucoup d’entre eux, très décevante (L’Agefi Hebdo n° 127). Mais « le rapport de force est en train de s’inverser, estime Denis Marcadet, du cabinet Vendôme Associés. L’an dernier, nous avions beaucoup d’offres de postes de traders et peu d’écoute de leur part. Aujourd’hui, ce sont les traders qui appellent spontanément, alors que nous avons moins de mandats ».
Certains transferts ont lieu, mais à des niveaux de rémunérations incomparables avec ce qui se pratiquait il y a un an. Signe révélateur : les bonus garantis sont moins élevés et attribués avec plus de parcimonie. Certains signes laissent à penser que la situation pourrait devenir encore plus difficile dans les mois à venir. « La demande en trading de nos clients se porte désormais avant tout sur des postes clés, ils veulent être sûrs de les pourvoir avec les bonnes personnes, souligne Wendy Cochran, du cabinet Heidrick & Struggle. Par le passé les banques s’offraient le luxe de recruter des postes ‘additionnels’, c’est moins le cas aujourd’hui. »

Les traders ont donc connu des périodes plus riantes. Les charrettes se multiplient à New York et Londres. Dans la capitale britannique, le secteur financier devrait perdre 11.000 emplois en 2008, d’après le Centre for Economics and Business Research (CEBR). « En France, les craintes sont moins fortes qu’ailleurs, mais tout le monde se dit que cela pourrait aussi arriver, particulièrement dans les CDO (collateralized debt obligations), même s’il n’y a pas encore péril en la demeure », explique un chasseur de têtes.

Si les licenciements ne sont pas encore à l’ordre du jour à Paris, les choses pourraient s’aggraver. « On constate déjà quelques départs chez les traders, mais ils sont encore très marginaux, et ce sont bien sûr les petits derniers qui trinquent », constate un homologue.

Les bonus 2008 s’annoncent mauvais

Les jeunes diplômés en finance et en mathématiques financières seraient sans doute bien inspirés de reconsidérer leurs plans de carrière. « Les banques continuent de recruter des juniors en analyse quantitative, mais la situation est plus nerveuse, note Gilles Pagès, coresponsable du master II Probabilités et finance de Paris VI. Une banque nous a informés qu’elle annulait purement et simplement toutes ses promesses de stages non encore signées. » Aujourd’hui, le professeur observe deux discours de la part des directeurs des ressources humaines : « Certains continuent à embaucher quoi qu’il en coûte, parce qu’ils le jugent primordial, d’autres nous prennent des stagiaires tout en nous prévenant que tous ne seront pas recrutés par la suite. »

Romuald Elie, responsable de l’enseignement en finance à l’Ensae, se veut plus rassurant : « Aux Etats-Unis, il devient de plus en plus difficile de se faire recruter mais en France la situation est moins critique », dit-il, précisant que la promotion 2007 n’a pas eu de difficultés particulières à trouver des stages en salles de marché en janvier. Cependant, pour l’ensemble des chasseurs de têtes, l’essentiel de la demande en compétences mathématiques se porte désormais sur les métiers du risque, plutôt que sur les salles de marché. Or, le « précédent » Kerviel rend difficiles les passerelles entre le risque ou le middle-office et le trading.

Ne pas se poser trop de questions

Pour les traders en place, l’âge d’or est terminé. Si les bonus 2007 ont été plus faibles qu’escompté, ceux de 2008 s’annoncent déjà très mauvais, voire nuls sur les sous-jacents les plus chahutés. Quel intérêt d’exercer ce métier contraignant sans carotte financière ? D’autant qu’il faut désormais assumer une image très détériorée auprès de l’opinion publique, après quelques sévères critiques visant leurs bonus qualifiés de « pousse-au-crime ».

En outre, les diverses affaires de fraude ont rendu leur quotidien plus pénible. Après celle de Société Générale, de nombreuses banques ont subi des vagues d’inspections de la part des autorités de contrôle et mené des audits de leurs traders. La banque de La Défense a quant à elle mis en place des mesures immédiates pour améliorer ses systèmes de contrôle. « On regarde beaucoup plus nos transactions, mais aussi les différentes applications auxquelles nous pouvons avoir accès, témoigne un trader de SGCIB. Ce fut une avalanche de mots de passe, de codes d’accès etc. Mais il est vrai que les choses se calment progressivement. »

La crise du subprime et ses répercussions sur l’économie mondiale place les traders en situation de fragilité. On a beaucoup critiqué les modèles mathématiques qu’ils utilisent - et parfois conçoivent eux-mêmes - pour anticiper les tendances (lire l’avis d’expert), ainsi que l’aveuglement des spécialistes du crédit face à la bulle du printemps 2007. Enfin, aura-t-on autant besoin de traders si la crise financière se confirme ? Sur les plateaux de crédit, l’activité est si plate que chacun doit se trouver de nouvelles occupations. « La demande est très faible pour les produits structurés, le marché est essentiellement vendeur et nous faisons peu de nouvelles transactions ou de relation clientèle, affirme un trader crédit basé à Londres. Pour autant, compte tenu de la forte volatilité, les positions bougent sans arrêt, et il faut du temps pour les gérer au jour le jour. » Si certains réfléchissent à changer de métier, ce trader se refuse à céder au défaitisme : « La roue tourne, dans ce métier tout est question de cycles. Je crois que ce serait une erreur de quitter le crédit pour un marché en hausse comme les commodities, qui peut à son tour exploser en vol. Il vaut mieux laisser du temps au temps, laisser les banques purger la situation. » Craint-il un licenciement ? « Oui et non. J’essaie de ne pas trop me poser de questions. »

La crise aura sans doute une vertu : celle de permettre aux plus jeunes de remettre les pieds sur terre et de s’endurcir, car la plupart d’entre eux sont trop jeunes pour avoir connu la crise des valeurs technologiques de 2000-2001.

Elle leur donnera aussi l’occasion de prendre un peu de recul sur leur métier. « Les périodes difficiles sont en réalité très fructueuses car elles provoquent énormément d’innovation et les acteurs des marchés sont poussés à réfléchir à de nouveaux produits performants. C’est ce qui me porte à croire qu’avec le temps, le marché devrait repartir comme avant », assure Wendy Cochran. A condition d’éviter de reproduire les mêmes erreurs.

Envoyer par mail
Imprimer cet article
Rétrécir le texte
Agrandir le texte
 
 
 
 

Réagir à cet article

 
Merci de vous identifier ou de vous inscrire pour réagir à cet article.

0 réaction(s)
 
 

Inscrivez-vous

Pour découvrir gratuitement L'AGEFI Quotidien, WikiFinance, les panels interactifs et notre espace communautaire sur www.agefi.fr

Déja inscrit(e) ou abonné(e) ? Identifiez-vous

 

S’abonner gratuitement aux newsletters

 
 
 
 
Partenaires
Ishares
CPR Asset Management Newsmanagers
 
Nomination précédente
Michaël Kervran Directeur pôle décideurs (entreprises et institutionnels), membre du directoire
Caisse d'Epargne Picardie
Michaël Kervran
Directeur pôle décideurs (entreprises et institutionnels), membre du directoire
Frédéric Baraut Directeur général adjoint en charge du fonctionnement
Crédit Agricole Nord de France
Frédéric Baraut
Directeur général adjoint en charge du fonctionnement
Claude Perrochais Avocat associé, droit bancaire et contentieux social
Lamy & Associés Paris
Claude Perrochais
Avocat associé, droit bancaire et contentieux social
Marguerite Bérard-Andrieu Directeur général adjoint stratégie
BPCE
Marguerite Bérard-Andrieu
Directeur général adjoint stratégie
Luc François Banque de financement et d'investissement, responsable des marchés de capitaux
Natixis
Luc François
Banque de financement et d'investissement, responsable des marchés de capitaux
Nomination suivante
 
 
 
 
 
 

 
 

Communautés

Derniers membres enregistrés