De Paris à Londres en passant par Bruxelles, les régulateurs recrutent ! A commencer par l'Autorité des marchés financiers (AMF) qui vise depuis mi-2009 cinquante créations de postes en trois ans. Et « la moitié des recrutements reste à réaliser », souligne Claire Castanet, chef du service des ressources humaines de cette instance. La tendance est également à l'embauche au sein de l'Agence du contrôle prudentiel (ACP), créée en mars dernier pour surveiller à la fois les banques et les assurances. Et dans une moindre mesure, la Commission européenne est elle aussi susceptible de renforcer ses équipes, tout comme l'International Accounting Standards Board (IASB) qui édicte les nouvelles normes comptables et dont le siège est à Londres. Dans tous ces organismes, la charge de travail s'est accrue depuis la crise, dans un contexte où le pouvoir politique souhaite davantage de contrôle et de régulation dans la sphère financière. Contrairement à l'idée reçue, les embauches sont loin de concerner uniquement des fonctionnaires qui entrent sur concours. Pour bien des postes, cette épreuve est inutile et les professionnels issus de la sphère privée sont très appréciés. Toutefois, ces derniers sont plus ou moins recherchés selon les instances. A l'AMF, ils ont toutes leurs chances, comme l'illustre le début de carrière de Juliette Bertiaux, 28 ans : « Après une première expérience à la Bourse de Montréal, j'ai rejoint l'AMF à Paris il y a trois ans », relate cette diplômée de l'Edhec. Les profils qui viennent des entreprises sont majoritaires dans cette autorité publique indépendante. « Ils nous apportent leur connaissance des pratiques du marché, explique Claire Castanet. Après cinq à huit ans, ils repartent généralement vers le secteur privé où ils diffusent la culture qu'ils ont acquise ici. »
Des ingénieurs à l'AMF
Actuellement, l'AMF recherche des professionnels capables de mettre en place des outils de surveillance des marchés. « Certains devront par exemple comprendre la logique du ‘trading' haute fréquence », précise Claire Castanet. Autre mission importante : les contrôles et les enquêtes menées sur les acteurs du marché. Pour ces deux types de métiers, les profils prisés sont ceux d'ingénieurs financiers qui peuvent avoir de quelques années à vingt ans d'expérience en salle des marchés, en gestion d'actifs (à la structuration de produits) ou au contrôle des risques. Les avocats spécialistes du droit boursier et les auditeurs présentent aussi de l'attrait, tout comme les analystes financiers qui contrôleront notamment les informations délivrées par les émetteurs. En rejoignant le gendarme de la Bourse français, tous ces professionnels auront, comme la plupart des opérationnels, un contrat de droit privé.
Autre instance friande de parcours issus du monde de l'entreprise : l'IASB, qui est une fondation de droit américain. Les quinze membres de son board qui votent les normes sont entourés par une équipe de 90 personnes, dont 60 opérationnels. Ces derniers viennent souvent de cabinets d'audit. Parfois, ils demeurent même salariés de ces sociétés et sont détachés à l'IASB. C'est le cas de Fabienne Colignon, 38 ans, qui est employée par Mazars mais travaille au siège de l'IASB depuis deux ans. Parmi ses domaines d'intervention se trouvent quelques thèmes brûlants comme les normes IFRS relatives aux instruments financiers (IAS 39, IFRS 9 et 7). Elle se réjouit de son expérience au sein de cet établissement qui lui offre l'occasion « d'acquérir une dimension internationale et de travailler sur des questions dont les enjeux sont fondamentaux pour notre économie ». Les professionnels venus des établissements bancaires sont également appréciés. « Certaines de nos récentes recrues viennent de grandes banques d'investissement, indique Philippe Danjou, membre du board. Leur connaissance des montages financiers nous intéresse. Ces personnes viennent ici pour bien comprendre et faire évoluer les normes qui s'appliquent aux instruments financiers et retournent parfois vers le privé. » L'ouverture aux profils en provenance de sociétés commerciales existe aussi à l'ACP. Toutefois, dans cette autorité administrative indépendante adossée à la Banque de France, qui réunit l'ex-Commission bancaire et l'ex-Autorité de contrôle des assurances et des mutuelles (Acam), la situation est contrastée. Du côté de la supervision assurancielle, les parcours professionnels incluant des passages dans les entreprises sont fréquents ; en revanche, au niveau de la supervision bancaire et de la Banque de France, ces profils sont moins habituels, mais parfois très brillants, comme le montre la trajectoire de Sylvie Mathérat, 47 ans. Cette diplômée de l'IEP Paris a d'abord travaillé chez Société Générale puis à la Banque de France, pour rejoindre ensuite une salle des marchés chez Paribas où elle a participé à la conception de produits structurés et d'opérations de titrisation, avant d'intégrer la Commission bancaire en 1997. Depuis l'été 2007, elle est directeur de la stabilité financière à la Banque de France et, depuis cinq ans, elle siège au comité de Bâle qui édicte les normes prudentielles internationales bancaires. « Le service public offre la possibilité de travailler sur des projets de grande envergure qui touchent à l'économie mondiale », commente-t-elle.
Aujourd'hui, l'ACP et la Banque de France souhaitent continuer à attirer des professionnels qui connaissent l'univers concurrentiel. Les candidats peuvent donc plus souvent que par le passé intégrer l'institution sans passer de concours. Les nouveaux venus devront notamment contribuer à la surveillance des pratiques de commercialisation des produits financiers, l'une des missions confiées à l'ACP. Pour travailler sur ce sujet, l'organisme recherche des professionnels qui viennent par exemple de la fonction conformité dans le secteur bancaire. Autre profil intéressant : les juristes spécialistes de la publicité financière qui viennent d'un cabinet d'avocats ou d'une banque. Pour la supervision assurancielle, le principal défi est la préparation à l'entrée en vigueur de la directive Solvabilité II. « Je dois recruter cinquante contrôleurs d'assurance », confie François Mouriaux, directeur des ressources humaines, méthodes et systèmes d'information de l'ACP. Traditionnellement, ces postes sont occupés par des fonctionnaires issus de l'Ecole Polytechnique ou de l'Ecole Normale supérieure, mais l'ACP va s'ouvrir à de nouveaux profils (qui seront embauchés sous un statut de contractuels). Ces derniers seront des diplômés de prestigieuses écoles d'ingénieurs (Centrale, Ecole des Ponts, Ecole des Mines, Ecole nationale de la statistique et de l'administration économique...) ayant une expérience en finance, ou des actuaires. Des besoins existent également pour la validation des modèles internes et pour l'examen de la gouvernance des assureurs. Là encore, une partie des embauches se fera sur le marché du travail, hors concours.
La Commission européenne aussi
Quant à la Commission européenne, elle ne recourt que très exceptionnellement aux recrutements dans le privé. Pourtant, de tels transferts ont eu lieu récemment, lorsque les services les plus concernés par la crise financière ont dû faire face à une surcharge de travail. Pour répondre à ce besoin, la Commission a non seulement redéployé quelques fonctionnaires mais également attiré une dizaine de personnes venues d'entreprises. « Nous avons embauché des professionnels seniors qui avaient travaillé directement sur les produits financiers et qui nous apportent aujourd'hui cette expérience très concrète car nous souhaitons élaborer des règles réalistes et efficaces », explique Olivier Salles, chef d'unité des ressources humaines de la direction du marché intérieur et des services, chapeautée par le commissaire européen Michel Barnier et qui faisait partie des services à renforcer. Même si ces recrutements sont censés être exceptionnels, ils montrent qu'en cas de besoin, l'exécutif européen n'hésite pas à recruter des profils issus du monde commercial. Et la crise jouant les prolongations, de telles embauches pourraient se reproduire. Pour les professionnels, un passage dans une instance quelle qu'elle soit semble bénéfique. D'après Carole Colombet Jean-Baptiste, associé senior chez Michael Page, « une expérience dans une autorité de contrôle et de régulation procure un bon carnet d'adresses et n'empêche pas, voire même favorise, un retour dans le privé à un niveau de responsabilité supérieur ». Un élément qui devrait d'autant plus inciter les professionnels d'établissements financiers à rejoindre des régulateurs.