Réflexion engagée

Sans attendre les prochains rendez-vous internationaux, Etats-Unis et Royaume-Uni explorent de nouvelles pistes.

Par Eric Jarjat, Guy Marchal et Thierry Arnaud à New York le 10/04/2008 pour L'Agefi Hebdo

 
 


C’est avec l’arrivée du printemps fin mars-début avril que le monde de la finance internationale s’agite. Rapports et rencontres d’institutions financières se succèdent alors à un bon rythme.C’est l’époque des traditionnelles réunions du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque Mondiale, des ministres des Finances et des gouverneurs des banques centrales du G7 qui se tiennent cette année les 12 et 13 avril.
 
Ces réunions sont précédées par la publication du rapport du Forum de stabilité financière (FSF) qui siège auprès de la Banque des règlements internationaux (BRI) et des toutes aussi traditionnelles recommandations d’institutions financières et bancaires internationales, comme l’Institute of International Finance (IIF). Cette année sera à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire des réunions financières. Huit mois après la crise du subprime apparue au cœur de l’été 2007 créant une disparition généralisée de la confiance, ministres des Finances et banquiers centraux vont se pencher sur sa progression.
 
Elle s’est en effet répandue comme une traînée de poudre sur les marchés de crédit. En l’espace de quelques mois, les banques américaines et européennes en première ligne sur les marchés ont dû se renflouer en fonds propres pour un montant de 135 milliards de dollars, ouvrant grand les portes aux riches fonds souverains des pays émergents. Quant aux volumes émis sur les marchés de dette, ils ont fondu de moitié depuis septembre, selon la banque Oppenheimer.
 
Pour éviter un engrenage de faillites et une crise systémique, le gouvernement britannique a nationalisé la banque Northern Rock dès l’automne, et la Réserve fédérale américaine a sauvé de la banqueroute la firme Bear Stearns en montant une opération sur mesure. L’économie dite « réelle », par opposition à la finance, n’en sortira pas indemne.
A intervalles réguliers, le FMI révise sa prévision de croissance mondiale pour 2008 : 4,8 % en octobre dernier, 4,1 % en janvier et 3,7 % aujourd’hui.
 
Bref, l’inquiétante instabilité financière du moment exacerbe le débat sur le meilleur moyen de venir au secours du système financier international. En arrière-plan, le débat sur une meilleure régulation est également lancé. Lancé seulement, car toute réforme dans ce domaine est très longue à mettre en place et, de surcroît, il n’est pas dans les habitudes des régulateurs de prendre des décisions à chaud, dans la précipitation et en plein milieu d’une crise. Et pour ces débats, les idées ne manquent pas.
 
A commencer par la question éminemment politique de l’utilisation des deniers publics pour colmater les pertes du secteur bancaire en le recapitalisant ou en procédant à des rachats de prêts hypothécaires sur grande échelle. « Je pense que la nécessité d’une intervention publique devient de plus en plus évidente... en troisième ligne de défense », après les politiques monétaire et budgétaire, a expliqué Dominique Strauss-Kahn, le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), au Financial Times.
Pour lui, la crise est globale et « nécessite des efforts de restructuration des créances », avec recours à l’argent public si nécessaire.
 
Reste que pour plusieurs participants au G7 et des représentants du FSF (banquiers centraux et régulateurs), le recours à des fonds publics ou la création d’un fonds de stabilisation financière implique une position de principe. Ce ne doit être qu’une extrémité pour remédier à des perturbations importantes de l’économie réelle suscitées par la crise financière, et le coût pour la collectivité doit être bien inférieur aux bénéfices économiques et sociaux à en attendre.
 
Parmi les autres pistes de réflexion, l’idée que certaines banques vont devoir réviser leur business model fait des émules. Les fondements du modèle origination/distribution en vogue dans la banque d’investissement, et qui consiste à la fois à monter des produits financiers complexes et à les vendre aux investisseurs, « devraient être renforcés », estime ainsi Nout Wellink, le président de la banque centrale des Pays-Bas et surtout président du Comité de Bâle pour le contrôle bancaire et donc membre du FSF.
 
 
Le projet Paulson
 
Tirer toutes les leçons de la crise sera un travail de longue haleine car les sujets ne manquent pas, de la place des fonds souverains dans la reconfiguration en cours du capital de plusieurs grandes banques au rôle des agences de notation, si décriées depuis l’apparition de la crise. « Nous portons aussi notre attention sur la coopération entre superviseurs et banques centrales », a expliqué Nout Wellink. Pour les pays membres de la zone euro, le sujet est crucial avec un marché unique, une zone monétaire unifiée mais une supervision bancaire éclatée.
 
Contrôlant les deux principales places financières de la planète, Américains et Britanniques ont quant à eux décidé de prendre le taureau par les cornes.
 
En présentant fin mars le plus ambitieux projet de réforme de la réglementation financière américaine depuis la Grande Dépression, le secrétaire au Trésor Henry Paulson a pris soin d’expliquer, avec une certaine insistance, ce que ce projet ne sera pas : ni une solution immédiate à la crise qui secoue les marchés financiers et le système bancaire américain, ni un sérieux tour de vis de la réglementation imposé aux institutions financières pour leur faire payer leurs errements.
 
L’imposant « Blueprint for a Modernized Financial Regulatory Structure » - un document de 218 pages - ne manque pas d’ambition. Il entend faire en sorte que les Etats-Unis soient mieux préparés « aux inévitables perturbations des marchés financiers » avec un arsenal réglementaire enfin adapté « au système financier moderne avec ses acteurs divers, son innovation, la complexité de ses instruments financiers et son intégration mondiale », explique Henry Paulson. Mais l’ancien PDG de Goldman Sachs est aussi un homme réaliste.
Ce nouveau cadre réglementaire ne sera pas en place, au mieux, avant « plusieurs années », prévient-il au moment même où il en fait l’annonce.
 
Pour d’autres, les perspectives de ce projet sont plus simples. Il ne verra jamais le jour. Pas moins de trois catégories d’adversaires se dressent en effet contre le « Blueprint » du Trésor américain : les représentants des banques petites et moyennes, les régulateurs qui feraient les frais de la réforme envisagée, et enfin et surtout les élus démocrates les plus influents du Congrès. Leurs reproches et leurs attentes diffèrent, mais tous partent du même constat. Selon eux, la réforme présentée par Henry Paulson a été conçue par et pour Wall Street. Ainsi s’expliqueraient les pouvoirs accrus de la Réserve fédérale, chargée de garantir la stabilité financière, car la banque centrale est présumée peu prédisposée à se comporter en gendarme des marchés. Elle se garderait de montrer la même intransigeance que la division en charge des enquêtes de la Securities & Exchange Commission (SEC).
 
Depuis le 31 mars, Camden Fine ne décolère pas. « Une bande de types de Wall Street a décidé de ce qu’il fallait faire, s’emporte le président de l’Independent Community Bankers of America, qui représente environ 5.000 établissements bancaires à travers les Etats-Unis. C’est du travail d’amateur, aucun d’entre eux n’a jamais travaillé pour une banque strictement réglementée. »
 
Du côté de la SEC, on se garde de réagir publiquement, mais l’ancienne responsable de sa division comptable, Lynn Turner, en a résumé l’état d’esprit dans le Wall Street Journal : « La Fed avait la responsabilité de Citigroup et de Countrywide Financial (ex-numéro un américain des crédits subprime, NDLR). Où était-elle ? Elle s’est endormie au volant. » Du côté de l’Office of Thrift Supervision, l’autorité de tutelle des caisses d’épargne, née de la crise de la fin des années 80 et que le projet du Trésor entend faire disparaître, on se dit serein.
Dans un message adressé au personnel, son directeur John Reich se dit convaincu que l’OTS fêtera comme prévu son vingtième anniversaire l’an prochain, et sans inquiétude particulière sur son avenir au-delà.
 
 
Traumatisme outre-Manche
 
Il est clair en effet que la majorité démocrate du Congrès est tout sauf pressée de faire avancer la réforme proposée par Henry Paulson. Sa priorité du moment est de venir en aide aux ménages victimes de la crise immobilière. Chris Dodd, l’élu du Connecticut qui dirige la commission bancaire du Sénat, s’est contenté de faire savoir que les sénateurs se pencheront sur la réforme réglementaire des marchés financiers « en temps voulu ». Traduction : pas avant l’arrivée à la Maison-Blanche du successeur de George W. Bush. La victoire d’un démocrate donnerait raison à ceux pour qui le volumineux « Blueprint » est un projet mort-né. Barack Obama et Hillary Clinton ont déjà fait savoir qu’ils n’en voulaient pas.
 
Au Royaume-Uni, la déconfiture de Northern Rock, spécialiste du crédit immobilier, a suscité un traumatisme sans précédent. Les files d’attente de la clientèle, du jamais vu depuis des lustres, provoquées par la valse-hésitation de la Banque d’Angleterre, ont relancé le débat sur le système de régulation britannique. Le modèle du régulateur unique, qui donne toute sa singularité à la place londonienne avec la Financial Services Authority (FSA), ne devrait-il pas être revu et corrigé ? Pour ses défenseurs qui dénoncent le laxisme de la place, la correction signifie bien évidemment un renforcement de la régulation. Les thuriféraires du libéralisme ne sont certainement pas favorables à une telle évolution.
 
Le 26 mars dernier, la FSA, responsable en direct de la supervision des banques de détail, a apporté une contribution importante au débat en reconnaissant ses fautes. « L’enquête effectuée par notre équipe de contrôle interne démontre que la surveillance de Northern Rock dans la période qui a précédé l’instabilité des marché l’été dernier n’était pas d’un niveau acceptable, même s’il est impossible de dire si cela a pesé sur l’issue de ce dossier », déclarait alors Hector Sants, directeur général de la FSA.
 
Force est de reconnaître que le régulateur britannique n’a pas fait montre d’un très grand professionnalisme. Manque de rigueur dans la supervision qui débouche sur une sous-estimation criante des risques encourus par la banque de Newcastle, manque de rigueur également dans l’évaluation des procédures de contrôle, insuffisance des moyens financiers consacrés au contrôle, tous les éléments sont là pour aboutir à la faillite.
 
Ce que cela signifie sur le terrain ? Entre janvier 2005 et le 9 août 2007, les inspections de la société par la FSA se sont limitées à huit - dont aucune en 2005, une en 2006 et sept en 2007, durant la période même qui a conduit à la chute de l’établissement. Sur les sept dernières réunions, cinq se sont déroulées sur une journée et deux au téléphone. A titre de comparaison, les cinq plus grandes banques commerciales britanniques ont eu droit à 143 visites sur les 36 mois de la période prise en compte.
 
 
Sémaphore
 
Ce constat accablant ne pouvait rester sans suite. La FSA a mis en place un programme d’urgence, qui comprend notamment un renforcement de ses capacités de supervision et la création d’une division à part entière dédiée à l’évaluation des risques prudentiels des établissements de crédit. Cela suffira-t-il à calmer les ardeurs réformatrices qui fleurissent toujours plus facilement en période de crise ? Manifestement non. Le chancelier de l’Echiquier, Alistair Darling, envisagerait de créer un nouveau comité au Trésor, qui serait investi de pouvoirs d’urgence pour gérer les établissements financiers en période de crise.
 
 
L’industrie bancaire britannique ne l’entend évidemment pas de cette oreille. L’association professionnelle du secteur (BBA) ne veut pas d’une telle instance. Elle propose de confier un mandat plus précis à la FSA qui pourrait gérer un système d’alerte (sur le principe des feux de circulation) permettant d’identifier les établissements les plus en risque.
 
La FSA serait seule en charge des banques au feu vert. Mais dès qu’une banque passerait dans la zone orange, la FSA ferait appel à la Banque d’Angleterre ou au Trésor. Le feu rouge nécessiterait une décision du gouvernement pour une intervention éventuelle. Si la BBA veut mettre en avant une telle répartition des rôles, c’est qu’elle estime que la crise a mis en exergue le manque de dialogue entre la Banque d’Angleterre et la FSA et l’absence d’une claire répartition des rôles en cas de crise majeure.
 
En Europe comme aux Etats-Unis, les velléités de réforme de la régulation financière partent d’un constat de carence alarmant. Les appels à une meilleure coopération internationale en la matière ne vont donc pas manquer. Mais au-delà de l’énoncé de grands principes, le chemin est encore long.



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