Curieusement, il existe très peu d'analyses approfondies sur les perspectives en volume du marché de la gestion privée en France. Cela peut surprendre, en effet. Alors que le métier réclame des budgets de plus en plus onéreux (dispositif humain, structures d'accueil, systèmes informatiques,
reporting, contrôles...), comment ne pas s'étonner de la rareté des réflexions sérieuses sur cet aspect de l'avenir ? Engager des investissements lourds sans avoir une idée précise de la croissance attendue ces prochaines années dénote pour le moins une étonnante légèreté.
Effets de loupe.
Pourquoi cette tranquille insouciance ? L'explication - au-delà peut-être d'une certaine paresse intellectuelle - tient sans doute au fait, par exemple, qu'on se fie aux très nombreuses études globales portant sur la croissance des richesses dans le monde (1) qui, toutes, concluent à la poursuite d'une hausse dans la prochaine décennie, au constat que les « High net worth individuals » (HNWI) n'ont mis que quelques mois à se remettre de la crise de 2008, aux statistiques de l'Insee - ou du Credit Suisse - sur le patrimoine des Français qui soulignent notre relative opulence qui nous classe au quatrième rang des pays riches dans le monde.
Sauf que..., sauf que les études démontrent que notre continent restera à la traîne par rapport aux nouveaux riches de la zone Asie-Pacifique, Amérique latine, Moyen-Orient, ou même Amérique du Nord. Sauf que, parmi les particuliers privilégiés, une majorité de Français ne doit son aisance et son évolution favorable qu'à la part majeure que représente l'immobilier (62 %). Sauf que, partout, et chez nous de façon marquée, les inégalités de patrimoines s'accroissent, notamment entre les « très riches » et la « classe moyenne aisée »...
De fait, pour peu qu'on réfléchisse un peu, les indicateurs relatifs aux tendances quantitatives du marché de la gestion privée dans notre pays sont tous au rouge vif.
Environnement économique négatif.
Les perspectives de croissance économique tout d'abord. Evaluée à 1,5 % l'an il y a peu, elle n'est plus chiffrée qu'à 0,6 % en 2012, au mieux. Et pour de nombreux analystes, on entre bel et bien dans une période de récession durable. Le FMI évoquait récemment une « longue séquence de purge ». Rien de bien favorable pour l'épanouissement des patrimoines !...
Comment penser qu'avec un tel horizon, les PME qui vont passer la main - ce qui devait constituer pour les professionnels « LE » relais de croissance tant attendu par tous - trouveront dans cet environnement difficile des conditions de vente véritablement attrayantes, apportant en continu aux compétiteurs sur le marché de la gestion privée des sommes substantielles à gérer ?
Récession, inégalités, le climat ne sera guère propice à l'envolée des rémunérations, à l'épargne salariale ou à la diffusion de stock-options si décriées par ailleurs. Tout au contraire, la nécessité de faire face aux aléas de la vie - chômage aggravé des proches, précarité, érosion du pouvoir d'achat, difficultés à se loger... - va exercer une influence réductrice sur les « bas de laine », d'ailleurs précisément constitués à cet effet.
Pire encore, la nécessité désormais impérative de rétablir nos comptes publics va peser très lourdement sur le volume d'apports au marché.
Régression sensible des apports de capitaux nouveaux.
Un petit calcul simple, rarement énoncé, le démontre. McKinsey, dans une étude récente (2) relative à la gestion de fortune en Europe, soulignait que si dans notre pays, on déflatait le taux de croissance des actifs en gestion des hausses boursières, le volume net de croissance du marché de la gestion privée en 2008, 2009 et 2010 s'établissait en moyenne à 2 %. Soit - sur un marché global généralement évalué à 1.200 milliards d'euros - à 24 milliards par an.
Il suffit de rapprocher ce chiffre, par exemple, des « bénéfices attendus des suppressions des niches fiscales », du produit escompté de la « taxation (dite) exceptionnelle des hauts revenus », puis de ce que vont rapporter les hausses inéluctables des tranches supérieures de l'impôt sur le revenu ou de la CSG, le gel peut-être de l'indexation des retraites, pour comprendre à quel point il n'est pas réaliste de prévoir autre chose qu'une régression sensible des apports de capitaux nouveaux.
En effet, qui tirait profit des niches fiscales, qui va être pénalisé par l'arsenal des mesures annoncées taxant le patrimoine, qui sera frappé par la sévérité accrue de la fiscalité des plus-values immobilières, sinon cette « middle class » aisée, plutôt âgée, qui constitue le coeur des fonds de commerce de la majorité des acteurs - banques et compagnies d'assurances - oeuvrant sur le marché ?
Les atouts d'un droit vibrionnant...
Ajoutons que la gestion privée n'a récemment démontré, ni par la pertinence de sa gestion financière (il est vrai, pourrie par la tendance effroyable des marchés boursiers depuis dix ans), ni par l'attractivité de son offre aujourd'hui (l'immobilier ? l'or ? les livrets ? les fonds en euros ?...), ni même par ses montages d'optimisation fiscale (qui se réduisent comme peau de chagrin), sa capacité à apparaître aux yeux du plus grand nombre comme le service à forte valeur ajoutée qu'elle était censée incarner.
Reste - heureusement pour les conseillers ! - notre vibrionisme en matière de droit et de fiscalité patrimoniale, qui donne aux professionnels matière à proposer une stratégie, à horizon d'au moins six mois...
... et de l'évolution démographique.
Et puis, nous le pensons depuis longtemps, l'évolution démographique vers un quatrième âge, avec ce que cela signifie en termes de dépenses de santé et de financement de sa future dépendance, va exercer là aussi une influence marquée sur le futur marché de la gestion privée, ses contours et sa taille. Si l'on croise deux données qui sont la volonté exprimée par les personnes âgées de ne surtout pas dépendre de leurs proches (71 %) et l'aversion grandissante à l'égard des produits complexes et à risque, c'est vers des solutions simples - le monétaire, les comptes d'épargne, le viager, la tontine, les variables annuities... - que vont se tourner la grande masse des détenteurs actuels de capitaux « de niveau moyen ». Avec un impératif personnel fort, celui de se préparer non plus à transmettre son patrimoine (l'aide transgénérationnelle ayant déjà fonctionné, d'autant qu'au surplus, la taxation en sera alourdie) mais, progressivement, à le « consommer » dans une résidence médicalisée...
Déclin du marché patrimonial...
Huit trimestres de suite de décollecte des OPCVM français, la forte diminution depuis un an des souscriptions d'assurance vie et trois mois d'affilée de collecte nette négative, l'un et l'autre de ces phénomènes trouvent de nombreuses explications financières, techniques, psychologiques ou économiques. Mais ne s'agit-il pas aussi, tout simplement, des signes avant-coureurs du déclin en volume du marché patrimonial ?
... et capacités de réaction.
D'aucuns pourraient taxer ces propos de pessimistes. Je réfuterai ce sombre qualificatif. Ce n'est pas être pessimiste que de penser que le marché pourrait évoluer, passant d'une période de croissance flamboyante à une phase de développement sensiblement plus heurtée. Ce n'est pas être pessimiste que d'imaginer un avenir différent, nécessitant de réfléchir, d'anticiper, de refuser la routine intellectuelle, et d'agir.
Si, en effet, ces prévisions se confirmaient, il faudrait s'attendre à de profonds ajustements dans l'univers da la gestion privée. Tous les acteurs ne seraient pas, loin de là, touchés de la même façon. Les architectures, les structures d'accueil, les outils, l'offre produits, les stratégies marketing, le recrutement, l'animation et la rémunération des équipes devraient progressivement être reconsidérés.
Mais ceci est une autre histoire.
(1) Booz and Co, Bain et Cy, Merrill Lynch Capgemini, Credit Suisse, Boston Consulting Group, Deloitte, PricewaterhouseCoopers...
(2) McKinsey Private Banking Survey 2011.