Les firmes d'audit refusent de plier face à Bruxelles

Malgré le projet de réforme européenne, les cabinets français conservent leurs ambitions.

Par Amélie Laurin le 12/01/2012 pour L'AGEFI Hebdo

 
 
 
 

Le bras de fer continue entre les cabinets d'audit et la Commission européenne. Après un an de concertation, Bruxelles a brandi ses armes fin novembre en dévoilant son projet de réforme du secteur. Pour rétablir la confiance dans l'audit, accusé de lacunes depuis la crise financière, l'exécutif européen veut rendre la profession plus indépendante et déconcentrer le marché de l'audit légal dominé à plus de 80 % par les Big Four (Deloitte, Ernst & Young, KPMG et PwC). La directive et le règlement proposés (lire l'encadré page 19) reprennent en partie les pistes avancées en 2010 dans le Livre vert de la Commission européenne, mais doivent encore être débattus et votés.
Coup dur pour les grands cabinets pluridisciplinaires, il est envisagé qu'ils se séparent de leur activités de conseil, mais l'ensemble des professionnels pourrait être concerné par deux autres mesures : l'interdiction de proposer d'autres services à un client d'audit et la rotation obligatoire des cabinets (tous les six ou neuf ans) pour la certification des comptes d'une entité d'intérêt public (EIP : société cotée, banque ou entreprise d'assurance). « Ce n'est pas motivant pour les petits cabinets », estime Michel Léger, président du directoire de BDO France, dixième acteur dans l'Hexagone. Les Big Four, eux, sont vent debout contre le projet. « C'est le résultat d'une fausse concertation », s'indigne Alain Pons, président du directoire de Deloitte France. « Une occasion manquée, renchérit Jean-Pierre Letartre, président d'Ernst & Young France et Luxembourg. On n'améliore pas la qualité de l'audit en diminuant la taille et les compétences des cabinets ou en faisant tourner les auditeurs aussi souvent. » Même son de cloche chez PwC : « Il n'a jamais été démontré que la concentration de l'audit nuit à la concurrence, affirme Serge Villepelet, président pour la France. Celle-ci est très forte lors des appels d'offres. »

Vives critiques
Parce qu'elle sera peut-être plus facile à mettre en place que la scission des cabinets, la rotation cristallise les critiques. Pour Alain Pons, cette mesure « serait un désastre car nous serions poussés à devenir des intermittents de l'audit ». « Elle aura un coût important tant pour la société auditée que pour le nouvel auditeur », poursuit Serge Villepelet, qui estime suffisante la règle française : « Les associés signataires des comptes d'une entreprise changent obligatoirement tous les six ans, mais le mandat du cabinet peut être renouvelé, ce qui permet de conserver l'historique des dossiers. » Mazars, le numéro cinq du marché français, est plus nuancé : « La rotation est une mesure très forte mais son efficacité n'est pas certaine, comme l'a montré l'expérimentation italienne, et la durée des mandats nous semble trop courte pour permettre la déconcentration du secteur », juge Patrick de Cambourg, président du conseil de surveillance du groupe, pour qui « la volonté d'intégration européenne, des appels d'offres réguliers et ouverts sont des avancées, tout comme l'audit conjoint (d'une même EIP par deux firmes) même s'il est optionnel ».

Le lobbying des Big Four pour éviter tout caractère obligatoire, tel qu'il existe en France, a été pointé du doigt. « En fait, le projet de Michel Barnier (commissaire européen au Marché intérieur et aux Services, NDLR) a seulement été amendé pour éviter un rejet de la Commission, comme pour la première version de sa réforme sur les agences de notation », affirme Jean-Luc Decornoy, président du directoire de KPMG France. « Je suis déçu que le principe de l'audit conjoint obligatoire ait été retiré alors qu'il a fait ses preuves en France en favorisant notamment le développement de Mazars », déclare Michel Léger. La proposition aurait pu bousculer le paysage concurrentiel national si elle avait imposé la présence d'un petit cabinet au côté d'un Big Four, mais elle n'aurait pas nécessairement amélioré la qualité de l'audit (lire l'entretien page 20).

Cap inchangé
En attendant l'issue des débats, les firmes françaises continueront à défendre leur pré carré. Elles ne veulent pas renoncer à leur stratégie pluridisciplinaire en dépit des menaces sur leur futur périmètre d'activité. Seul KPMG évoque un éventuel ajustement : « Si la réforme était adoptée, je ne suis pas certain que nous continuerions à pratiquer l'audit légal des EIP qui représente aujourd'hui 20 % à 25 % de nos activités, avance Jean-Luc Decornoy. Mais demain, cela pourrait être en partie compensé par le développement de nos missions d'audit contractuel, notamment pour les sociétés étrangères implantées en France. »
Pour le moment, les grands cabinets veulent surtout maintenir leur dynamique, après avoir tous renoué avec la croissance en France sur l'exercice 2010-2011 (clos entre fin mai et fin septembre selon les sociétés), une première depuis 2008 (voir le graphique). « Nous sommes sur les mêmes tendances qu'en 2010-2011, assure Jean-Luc Decornoy. Notre chiffre d'affaires progresse dans tous les domaines. » Après un premier semestre de bonne tenue pour Ernst & Young, Jean-Pierre Letartre constate tout de même « une baisse du carnet de commandes en volume et en prix ». Les cabinets plus actifs dans le conseil, notamment dans les services non liés à la certification des comptes, constatent un ralentissement de cette activité. « Des missions importantes ont été arrêtées, mais nos clients mènent encore des projets de réorganisation ou d'acquisition par exemple, souligne Serge Villepelet.
Il n'y pas d'arrêt brutal comme il y a trois ans. »

Chez Deloitte, « nous avons poursuivi sur notre lancée au premier semestre clos fin octobre avec un chiffre d'affaires en hausse de 2 % à 3 % sur un an, annonce Alain Pons. Aujourd'hui, la visibilité est faible dans l'ensemble de nos métiers et la baisse des prix est préoccupante. Les fondamentaux de notre plan stratégique demeurent mais sa traduction dépendra du contexte ». Dévoilé à l'automne 2010, son nouveau plan quinquennal prévoyait une croissance de 50 % de son chiffre d'affaires, à 1,2 milliard d'euros (L'Agefi Hebdo n°253). A défaut de confirmer ces chiffres, le cabinet se veut offensif, notamment pour In Extenso, son réseau d'expertise comptable des PME qui vise « 3 % à 4 % de croissance annuelle contre 1 % l'an dernier ». « 2 % à 3 % devront provenir, dès cette année, de la croissance organique via le renforcement de notre offre des transactions de fonds de commerce en région et la création de points d'aide à la création d'entreprise », dévoile Alain Pons.
Un comité stratégique chez Mazars
Quant à Mazars, seul acteur international d'origine française, il a créé le mois dernier un comité stratégique chargé de réfléchir à son évolution. Celui-ci est présidé par Patrick de Cambourg, devenu à cette occasion président du conseil de surveillance du groupe. C'est désormais Philippe Castagnac, le PDG France, qui le remplace au poste de CEO (chief executive officer). « Nous avons créé une plate-forme de gouvernance stable pour les années à venir, déclare Patrick de Cambourg, dont la firme frôle désormais un milliard d'euros de chiffre d'affaires mondial. Le marché attend un ou plusieurs acteurs globaux d'une taille double ou triple de la nôtre aujourd'hui. Nous voulons répondre à cette attente. » Pour la France, Philippe Castagnac maintient ses axes de développement : « L'extension géographique au service des PME, la poursuite du développement des grands comptes d'audit et l'amplification du conseil en management et financier au service des grands comptes. » Ce dernier a assuré l'essentiel de la croissance l'an dernier avec un chiffre d'affaires passé « de 12 à 18 millions d'euros ». « Le conseil lié à l'expertise comptable ou en tant qu'activité en soi est un relais de rentabilité pour les cabinets, estime Michel Léger, qui a de fortes ambitions pour BDO (lire l'encadré). Nous aimerions qu'il représente 30 % de notre chiffre d'affaires contre 20 % aujourd'hui. » Les cabinets moyens tendent vers le modèle pluridisciplinaire des Big Four, loin de la scission prônée par Bruxelles.

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