Depuis quelque temps, Thibaud F., trader senior au sein d'une banque française à Londres, a noté un changement dans la salle de marché où il travaille avec 500 collaborateurs : ses jeunes collègues sont régulièrement envoyés en formation. « Ce n'était pas le cas auparavant. Je constate que c'est de plus en plus fréquent, indique-t-il. C'est nécessaire, cela constitue un gage de sécurité sur les systèmes et les risques engagés. » Le phénomène est loin d'être anodin dans un contexte où les banques de financement et d'investissement (BFI) veulent intervenir davantage dans l'acquisition et le suivi des connaissances de leurs salariés, notamment les juniors intervenant sur les marchés financiers. L'affaire Kerviel a marqué les esprits et les managers, comme les directeurs des ressources humaines (DRH), même s'ils ne veulent pas en parler, ont pris conscience de l'importance de la formation pour sensibiliser leurs cadres - jeunes comme expérimentés - à toutes les nouvelles contraintes de la BFI : gestion des risques, contrôle interne, conformité, inspection...
Référentiel de compétences
Pour piloter la gestion d'un savoir-faire aussi varié que technique chez leurs financiers, les DRH se dotent en interne, ou avec l'aide d'un prestataire, d'un référentiel de compétences, tableau qui énumère, par fonctions, la liste des connaissances acquises et à acquérir, qu'elles soient liées à la nature de la profession ou au management. « Nous notons beaucoup d'intérêt de la part des groupes bancaires en France et à Londres pour cet outil que nous proposons depuis cette année », remarque Eric Chardoillet, CEO (chief executive officer) de First Finance. Selon le cabinet de formation, les besoins sont réels. Un récent sondage qu'il a réalisé auprès d'une cinquantaine de directeurs de formation et managers opérationnels au sein de banques américaines, anglaises, suisses et françaises, basées à Londres, montre que 45 % des sondés font état d'une méconnaissance des normes réglementaires. « Nous aidons les banques à établir un référentiel en nous appuyant sur notre outil Training Advisor qui liste de façon structurée les compétences devant être maîtrisées pour chaque métier de la finance, ajoute Eric Chardoillet. Cet instrument est souvent adapté à l'organisation de l'établissement financier. » Chez Exane, le dispositif a été mis en place en interne cette année. « J'ai moi-même distribué à tous les collaborateurs, en avril dernier, un guide où figure ce référentiel avec la déclinaison des compétences par familles de métiers, raconte Béatrice Guynamant, responsable formation et développement des compétences au sein de la filiale de BNP Paribas. Cela leur montre qu'ils peuvent être eux-mêmes les acteurs de leur propre évolution, car ils peuvent s'en servir comme base lors des entretiens annuels. Il leur permet aussi d'identifier les autres métiers vers lesquels ils peuvent s'orienter. C'est un véritable outil de gestion des mobilités professionnelles. »
Une culture orale
Avec la crise, certains responsables ont aussi ouvert les yeux sur leurs lacunes en matière de management. Chez les professionnels des marchés, où la culture managériale est peu présente alors que les équipes subissent une pression permanente, l'apprentissage de la gestion des ressources humaines fait désormais aussi l'objet de formations. « Nous avons à gérer trois types de compétences : les fondamentales, qui sont obligatoires, par exemple en matière de déontologie et de gestion des risques, les compétences techniques sur les marchés et les produits avec des formations destinées à tous les collaborateurs afin de bien les former sur toute notre chaîne de métiers, et les compétences humaines et managériales, énumère Béatrice Guynamant. Les financiers qui travaillent sur les marchés ont plutôt une culture orale et il est important de les sensibiliser à des circuits de communication plus structurés. » First Finance propose ainsi des formations sur les techniques comportementales et sur le management appliqué à la finance. « Elles sont destinées à des managers qui gèrent pour la première fois des équipes front-office ou post-marché pouvant comprendre jusqu'à quinze ou vingt personnes, ou à des managers confirmés qui veulent se perfectionner, explique Eric Chardoillet. En termes de risques opérationnels et même simplement d'efficacité, on peut observer que certains managers nommés à la tête d'équipe de front-office ont auparavant été de très bons ‘traders' mais qu'ils n'ont pas nécessairement les aptitudes ou qu'ils n'ont pas été formés à encadrer des collaborateurs. » Un constat que confirme le trader senior basé à la City : « Dans certaines banques, le sens du management n'est pas la première qualité requise des patrons de ‘desks'. C'est plutôt la ‘fermeté', au regard des limites imposées aux ‘traders' par exemple. »
Signe de la portée stratégique du sujet, le savoir de ces professionnels a récemment fait l'objet d'un travail de place à l'initiative de l'Autorité des marchés financiers (AMF) (lire l'entretien page 45). L'idée de la « certification professionnelle des connaissances réglementaires des acteurs de marchés » de l'AMF : mettre sur pied un tronc commun de connaissances pour certains salariés de BFI mais aussi de banques de détail.
Mise à niveau
Au 1er juillet 2010, ces spécialistes devront avoir acquis certaines connaissances en matière de réglementation, déontologie, instruments financiers, organisation des marchés... Et ceux recrutés dans les postes définis après cette date devront passer, sous six mois, un examen certifié en externe ou en interne. « La démarche de certification entreprise par l'AMF permet d'assurer que les collaborateurs exerçant des fonctions clés aient une vision transversale de leur environnement via un niveau de connaissances homogène sur ces sujets », se réjouit Dominique Depras, directeur infrastructures des marchés de l'Association française des marchés financiers (Amafi). Actuellement, parmi les quatre fonctions qui nécessitent une carte professionnelle (responsable du contrôle des services d'investissement-responsable de la conformité et du contrôle interne, négociateur, analyste financier, compensateur), seule la première dispose « d'une carte délivrée par l'AMF après son contrôle des connaissances, rappelle Dominique Depras. Pour les trois autres métiers, les cartes sont attribuées directement par l'établissement financier. Elles sont déclarées à l'AMF mais il n'y a pas d'obligation de passer un examen ». Pour Sofiane Aboura, maître de conférences à l'université Paris-Dauphine, qui a fait partie du comité opérationnel de l'AMF sur ce projet, il s'agit de s'assurer que ces salariés sont à niveau sur les grands thèmes de la finance contemporaine : « La difficulté, c'est qu'il y a plusieurs sous-domaines dans la finance, qui vont de la finance comptable à la finance mathématique. Et tous les domaines évoluent très vite. On peut être rapidement dépassé par les techniques et les produits. »
A l'avenir, certains espèrent une standardisation des certifications professionnelles au niveau international. « L'Amafi milite pour une harmonisation dans un certain nombre de pays, déclare Dominique Depras. Il est dommageable que les systèmes restent distincts alors que beaucoup de fonctions s'exercent sur plusieurs régions et que souvent, les éléments fondant les certifications ne sont pas propres au pays mais à la fonction elle-même : pourquoi obliger par exemple un ‘trader' à se faire habiliter dans chaque pays alors que la technique globale de ce métier est la même partout ? » Un point sur lequel les grandes places financières se pencheront peut-être un jour...