L'année 2008 laisse un goût amer. Les défaillances d'entreprises ont progressé de 12 % au cours des dix premiers mois en France, un rythme deux fois plus élevé que l'année dernière. Pire encore est annoncé pour 2009. « Le niveau de défaillances attendu n'a jamais été atteint par le passé, sauf une fois en 1993 », anticipe Euler Hermes. L'an prochain, les défaillances devraient à nouveau grimper de 12 % dans l'Hexagone et affecter quelque 63.000 entreprises, contre 50.000 en moyenne.
En 2007, les dépôts de bilan concernaient les très petites entreprises (TPE). Depuis l'été, les fermetures s'accélèrent, une tendance que l'éclatement de la crise financière n'a fait que précipiter. « Les mois de septembre et octobre 2008 ont été hors norme. Celui de novembre devrait être pire encore », constate Karine Berger, directrice des études d'Euler Hermes Sfac. La sinistralité s'étend désormais à l'ensemble des entreprises sans distinction de taille. Les PME sont frappées à leur tour. Une nette accélération est observée sur les entreprises de 10 à 50 salariés. Thierry Millon, responsable des études chez Altares, évoque une courbe de Gauss (en cloche) « avec un pic pour les PME de 20 à 49 salariés en particulier, qui s'avère la tranche la plus vulnérable. Les défaillances y progressent de 40 % en glissement annuel tous les mois depuis août ». Les entreprises plus grandes ne sont pas épargnées. Une vingtaine de firmes de plus de 100 salariés ont rendu les armes en novembre, selon les premières données communiquées par Altares, contre 6 seulement à la même époque l'an dernier. On assiste également à une hausse de 30 % des dépôts de bilan dans les sociétés de plus de 200 salariés, note Euler Hermes.
L'immobilier rend les armes
Les difficultés s'étendent désormais à l'ensemble des secteurs. « L'immobilier et la construction mènent le bal », met en avant Karine Berger. Confrontés au retournement du cycle, ces deux secteurs représentent le tiers des défaillances en France. Une entreprise sur deux y a moins de cinq années d'existence. « Les dépôts de bilan d'agences immobilières explosent à des niveaux quasi invraisemblables depuis le mois de février, estime Thierry Millon. Ils ont enregistré une hausse record de 70 % en novembre, après déjà plus de 60 % de hausse sur septembre et octobre. » Dans le bâtiment (tous corps de métiers), le coup de balai entamé en 2007 se poursuit, avec déjà plus de 12.000 dépôts de bilan répertoriés depuis le début de l'année, soit une hausse de 20 %, après +15 % en 2007. La situation est d'autant plus préoccupante que le pouls de l'économie française a battu ces dernières années au rythme des performances de l'immobilier. Ce secteur a été pourvoyeur de près de la moitié (42 %) des créations d'emplois du secteur marchand entre 2004 et 2007 et compte pour 20 % de la valeur ajoutée créée par les entreprises du pays. Son poids apparaît encore plus significatif en termes de dynamique de croissance, puisque « sur les 2,1 % de croissance du PIB enregistrés entre 2004 et 2007, 0,9 point, soit près de la moitié, était imputable au boom immobilier », relève Mathilde Lemoine, directeur des études économiques de HSBC France. Le retour de bâton devrait être à la mesure des performances engrangées ces dernières années. Au-delà de la crise économique et financière, c'est avant tout un retournement classique de cycle qui est à l'origine de l'effondrement de la pierre, « la crise financière n'ayant eu qu'un effet amplificateur », souligne Mathilde Lemoine, qui n'entrevoit pas la fin du cycle de baisse avant 2011.
Autre secteur, la filière transports subit le contrecoup du ralentissement lié à la flambée du pétrole au premier semestre. Déjà fortement soumis à la pression sur les marges, le transport autoroutier accuse une « explosion » de 97 % des défaillances sur les onze premiers mois de l'année, soit plus de 2.000 dépôts de bilan, selon la Fédération nationale des transports routiers (FNTR). Leader européen des semi-remorques frigorifiques, la société Lamberet (1.200 employés) s'est placée sous la protection de la procédure de sauvegarde en octobre. « Les transporteurs souffrent : ces entreprises connaissent des difficultés de financement de leur flotte et sont confrontées à la baisse des volumes à transporter », explique Christophe Cataldo, directeur des risques France d'Atradius. Chez les équipementiers automobiles, il ne se passe plus une semaine sans une nouvelle annonce de fermeture temporaire de site et de mise au chômage technique. Des milliers d'emplois sont menacés chez Faurecia (700 emplois), Eurostyle, Wagon Automotive, Cooper, Ranger, avec à la clé des catastrophes régionales en perspective. En cette fin d'année, le malaise de l'automobile se propage aux concessionnaires et agents, où les dépôts de bilan progressent de 15 % sur le mois d'octobre, d'après Altares. Si les déboires de l'automobile française ne datent pas d'hier, les difficultés actuelles illustrent l'impact particulier de la crise financière qui joue un rôle d'amplificateur pour ce type de produit acheté à crédit. Les problèmes du secteur automobile expliquent à eux seuls le brutal coup d'arrêt à la production industrielle en octobre. Pourtant, son poids est limité sur l'activité (1 % du PIB), et en termes d'emploi, puisque contrairement à l'immobilier, le secteur a été fortement destructeur d'emplois depuis 2004
(-5,4 %, selon HSBC).
La crise se révèle l'occasion de purger les excès. Dans le domaine des biens de consommation notamment, les principales défaillances (Camif, Cauval) à déplorer se cantonnent pour l'instant à l'équipement de la maison, un secteur qui enregistrait une progression de 35 % en 2005 ! Conséquence également de la crise financière, la chute de la fréquentation des hôtels-restaurants qui déplorent une montée des faillites de plus de 25 % depuis le début de l'année. Avec des répercussions considérables pour l'emploi dans la mesure où ce secteur représente avec la construction plus de la moitié des créations de poste sur la période 2004-2007.
Endettement élevé
Ces défaillances en chaîne sont aussi le révélateur de la faible capacité d'autofinancement des grandes entreprises. Le taux d'autofinancement des entreprises non financières (épargne brute/ investissement) est brutalement tombé à 52 % au deuxième trimestre 2008, alors qu'il atteignait encore 60,7 % en moyenne en 2007, selon l'Insee. Au moment où les profits des entreprises battaient des records sur la période récente, le faible niveau des taux d'intérêt a incité les entreprises à privilégier l'endettement à l'autofinancement. Résultat, le taux d'endettement bancaire des sociétés non financières s'élevait à 80 % du PIB en 2007, contre 64 % au plus bas en 2003. Le service de la dette a fortement augmenté. « Les versements d'intérêts nets ont doublé, de 15 milliards d'euros en 2002 à 29 milliards en 2007, pointe Gilles Moëc, économiste Europe chez Bank of America. Les entreprises ont profité de la période de faiblesse historique des taux d'intérêt pour s'endetter. Elles en paient maintenant les conséquences. » Aussi, les entreprises du CAC 40 sont contraintes de réviser à la baisse leurs perspectives d'investissement pour 2009, ce qui risque de se traduire par une réduction de l'activité des PME l'an prochain.
A cela va s'ajouter l'entrée en vigueur au 1er janvier de la réglementation sur les délais de paiement. « Bien que cette loi soit bonne sur le principe, elle risque de s'appliquer dans les pires conditions », s'inquiète l'économiste d'Euler. La multiplication des demandes de dérogation (jouets, bricolage, librairie, équipement de la maison, sport) traduit l'enjeu crucial du crédit fournisseur pour les entreprises, dont les montants sont estimés de 3 à 4 fois plus importants que le crédit bancaire, d'après Atradius.
Près de 70.000 entreprises sont susceptibles de mettre la clé sous la porte d'ici à la fin 2009. Avec quelles conséquences ? Lors de la récession des années 90, le recul de l'activité avait duré une année entière, mais il avait fallu attendre deux ans avant de retrouver le niveau de PIB antérieur à la crise. Tout laisse à penser que la crise actuelle sera pire. Car « la vraie différence cette fois-ci est que l'on ne voit absolument aucune force de rappel susceptible de relancer l'activité de quelque manière que ce soit à l'horizon 2009 », estime l'économiste de HSBC. De quoi nourrir l'angoisse des assureurs crédit dont la moitié des engagements est concentrée sur les transports et le bâtiment. Mais également des établissements financiers, les défaillances représentant une nouvelle menace pour les banques commerciales.