L'épargne salariale est-elle menacée d'hémorragie ? La chute, l'an dernier, des encours pouvait le laisser croire. Mais « 2009 sera l'année de la cautérisation », prévoit Cyril Blesson, directeur de la recherche économique et institutionnelle de Seeds Finance, qui chiffre pour l'instant les encours globaux de l'épargne salariale à 67 milliards d'euros à fin 2008. Ce montant correspond à un repli en un an de 20 milliards d'euros qui s'explique par les mesures de déblocage exceptionnel de la participation et surtout par la baisse de valeur des titres.
Pour la fin de l'année, Cyril Blesson table tout de même sur 71 milliards d'euros d'encours et un très léger rebond de la Bourse d'ici à décembre, « avec en outre un peu de versements et un peu d'abondement, et la diffusion continue du Perco (plan d'épargne retraite collectif, NDLR). Mais la fin du blocage automatique de la participation pénalisera sans doute les versements, car certains ménages favoriseront le revenu immédiat et la liquidité ». Une possibilité offerte par la loi du 3 décembre 2008 qui permet de demander le versement immédiat de la participation à son employeur. Les pronostics n'en demeurent pas moins délicats.
Lorsque la possibilité de débloquer la participation a été offerte au premier semestre 2008, selon les données de l'Association française de la gestion financière (AFG), seulement 3,9 milliards d'euros ont été retirés, un chiffre bien en deçà des 10 milliards d'euros estimés un temps par l'Etat qui comptait alors sur cet afflux de liquidités pour relancer la consommation. Cette fois, « 30 % à 50 % des salariés pourraient demander un paiement immédiat », anticipe Patrick Lamy, directeur juridique de BNP Paribas Epargne et Retraite Entreprises. « La fiscalisation des sommes ne devrait pas être un obstacle au paiement de la participation pour les salariés les plus modestes non soumis à l'impôt. Néanmoins, en période de crise, l'épargne est davantage celle de la précaution. » Les effets réels de cette mesure ne seront connus qu'au mois de juin, le temps que les entreprises publient leurs résultats annuels, qu'elles fixent le montant de la participation, que les salariés dévoilent leurs choix, et que les informations soient centralisées puis communiquées.
Le leurre d'octobre
En attendant, Henri Alline, président du Club de l'épargne salariale, observe que « les épargnants, dont l'objectif est souvent une épargne long terme, ont les nerfs solides. Pour ceux qui sont investis en actions, ce n'est pas le moment de bouger d'un cil. En tout cas, pour l'instant, aucune sortie massive n'a été observée ». Curieusement, on a même assisté au phénomène inverse après le krach boursier déclenché par la faillite de Lehman Brothers. Selon une étude de Natixis Interépargne sur la structure des placements venant de l'épargne salariale, les versements dédiés aux actions se sont accrus au mois d'octobre. Le constat est identique à la Fédération française des associations d'actionnaires salariés (FAS). Dans une lettre électronique de janvier, la présidente de la FAS, Michèle Monavon, se félicite que l'actionnariat salarié soit le plus grand bénéficiaire de l'augmentation des versements volontaires dans les produits d'épargne salariale, avec environ 38 % des versements effectués en octobre 2008 dans les fonds investis en titres de l'entreprise (contre 31 % en septembre 2008 et 37 % en octobre 2007) au détriment des fonds monétaires et obligataires.
Selon Michèle Monavon, les raisons de cet engouement sont multiples, les plus importantes étant l'attachement constant et la confiance des salariés à leur entreprise, particulièrement dans cette période chahutée. Patrick Alaguero, directeur de l'ingénierie produits de Natixis Interépargne, émet une toute autre opinion sur le sujet. « Il se peut que les épargnants aient voulu appliquer l'adage d'acheter au son du canon. » Michel Lamy, représentant CFE-CGC du Comité intersyndical sur l'épargne salariale (CEIS), valide ce scénario. Pour lui, « brouillés par des analyses de la situation bien trop optimistes diffusées autour d'eux, les salariés ont peut-être cru que la baisse des cours s'achèverait lorsque l'indice CAC 40 franchirait le palier des 4.000 points... Il se peut aussi qu'en réaction à la baisse des cours des actions, certains automatismes de gestion aient provoqué des rachats de titres afin de maintenir, dans les portefeuilles respectifs, les quotas de valeurs d'actifs fixés au préalable ». Reste que les flux vers les titres d'entreprises ont été de courte durée. Dès décembre, les placements se dirigeaient vers les fonds monétaires.
En définitive, l'abondement versé sur les PEE (plans épargne entreprise) dans les grandes entreprises a augmenté de 19 % en 2008, après avoir progressé de 20,6 % au premier semestre, selon Patrick Alaguero, en charge au sein du Club de l'épargne salariale du baromètre de l'abondement et des versements volontaires. De plus, si les versements étaient stables au premier semestre, ceux-ci se sont accrus pour l'ensemble de l'année. Quant au montant des abondements sur les Perco, il est aussi en croissance significative. Ces informations corroborent les données de l'AFG selon lesquelles l'encours total géré à l'intérieur des plans dédiés à la retraite collective était de 1,8 milliard d'euros au 30 septembre 2008, en croissance annuelle de 28 %. Sur douze mois glissants, le nombre d'entreprises équipées de Perco et le nombre de salariés adhérents ont respectivement augmenté de 45 % et de 33 %, preuve que l'épargne longue fait des adeptes. Cette tendance est rassurante car l'épargne salariale sur longue période est un élément essentiel du financement immobilier en représentant, en moyenne, 26 % de l'apport personnel, voire 72 % pour un primo-accédant sur deux, rappelle Patrick Alaguero qui s'interroge toutefois : « Quid de ceux qui n'auront pas constitué cette épargne, et qui, dans un horizon de quatre à cinq ans, ne pourront pas acquérir leur résidence principale ? »
Quête de lisibilité
Dans les mois à venir, « l'abondement ne sera pas forcément fléché vers l'actionnariat alors que c'était souvent le cas jusqu'à présent. Les prochains versements devraient aussi aller vers des formules plus sécuritaires », indique pour sa part le directeur juridique de BNP Paribas Epargne et Retraite Entreprises. « Au milieu de la bourrasque, il y aura le sillon de l'investissement socialement responsable (ISR), basé sur le long terme et non sur le spéculatif », renchérit Michel Lamy, qui observe une continuité de la croissance des encours sur les multiples fonds labellisés par le CIES (Comité intersyndical de l'épargne salariale). L'adhésion à ces produits représente désormais 1,5 milliard d'euros environ, soit une hausse de 2 % à 3 % en 2008 hors introduction de produits nouveaux, et ce malgré les baisses de valeur sur actions. Un second créneau porteur est l'épargne salariale solidaire, aidée par l'obligation d'avoir, à partir de 2010, un fonds solidaire (investi de 5 % à 10 % de titres émis par des sociétés solidaires) dans son PEE, une mesure qui était déjà en vigueur pour les Perco. « C'est un pont entre le monde du travail et ceux qui se mobilisent en faveur de l'insertion sociale », commente Patrick Lamy, rappelant que le système de partenariat mis en place par BNP Paribas Epargne et Retraite Entreprises pour répondre à cette demande est construit avec France Active, l'Adie et Habitat et Humanisme.
Le dialogue avec les salariés devra aussi se renforcer au sein de l'entreprise, qui fera le point sur l'ensemble de ses outils afin d'améliorer la compréhension et la lisibilité des produits. « Quand on comprend mieux, on s'inquiète moins... », constate Henri Alline. Une raison pour laquelle les spécialistes des solutions destinées à l'épargne salariale espèrent le retour à des jours de plus grande stabilité législative. Cette volatilité réglementaire alimente l'attentisme commercial des entreprises en quête de visibilité en ces temps mouvementés. « Voilà deux ans coup sur coup que de nouvelles lois sont créées, souligne Patrick Lamy. Les récents propos du président de la République laissent à penser que ce n'est pas fini... » Le cadre réglementaire de l'épargne salariale est devenu un chantier permanent.