Il y a un an, les banques et les brokers pensaient qu'il était utopique d'avoir de la concurrence sur les services de négociation et de compensation. Aujourd'hui, cette concurrence existe. » Les propos d'Eli Lederman, président de Turquoise, résument parfaitement l'état actuel du paysage boursier européen. Les plates-formes alternatives de négociation (MTF ou multilateral trading facility) - dont l'émergence a été favorisée par la directive européenne Marchés d'instruments financiers (MIF) - ont réussi à battre en brèche le monopole des opérateurs historiques comme le London Stock Exchange (LSE) ou Nyse Euronext. Collectivement, les MTF représentent aujourd'hui entre 15 % et 20 % des volumes échangés sur le Vieux Continent.
Les disparités sont cependant fortes selon les acteurs. Chi-X Europe, qui vient de célébrer ses deux ans d'existence, s'est ainsi taillée la plus grande part du gâteau. Elle revendique en moyenne plus de 13 % de part de marché sur les principales places boursières européennes (voir le tableau). Les autres MTF, arrivés plus tardivement, n'ont pas encore connu la même réussite. Selon les données de Fidessa arrêtées au 3 avril, Turquoise affiche une part de marché de 2,5 % seulement. Quant à Bats Europe et Nasdaq OMX Europe, leurs parts de marché respectives plafonnent autour de 1 %. Mais pour ces nouveaux entrants, l'essentiel est ailleurs : aujourd'hui, le principe de la « best execution » aidant, de nombreux grands courtiers européens, comme CA Cheuvreux et Société Générale Corporate & Investment Banking (SG CIB), ont recours dans des proportions non négligeables à ces plates-formes alternatives. « Ce sont aujourd'hui des sources de liquidités importantes, indique Stéphane Giordano, responsable des services d'exécution à Paris chez SG CIB. Aujourd'hui, nous sommes connectés à Chi-X et Turquoise, et nous traitons près de 25 % de nos ordres pour compte de tiers sur ces MTF. »
Avantage tarifaire
Les raisons de ces premiers succès sont connues : une présence paneuropéenne sur les valeurs les plus liquides de la cote ; une technologie de pointe offrant une plus grande rapidité d'exécution ; et surtout, une politique tarifaire particulièrement agressive basée sur la rémunération des apporteurs de liquidité. Le principe est simple : les ordres passifs, à savoir ceux qui apportent de la liquidité sur la plate-forme, sont rémunérés (en moyenne 0,2 point de base) et les ordres dits agressifs, ceux qui prennent la liquidité, sont facturés en fonction du montant de la transaction (en moyenne 0,3 point de base). Résultat : les MTF peuvent pratiquer des tarifs significativement plus faibles que les Bourses traditionnelles. « Les MTF sont considérablement moins chers, explique Bob McDowall, directeur de la recherche pour l'Europe chez Tower Group. Chi-X Europe facture un cinquième de ce que le LSE demande pour le même volume d'affaires et un dixième des charges prélevées par Deutsche Börse et Nyse Euronext. Les rabais consentis par Chi-X sur les ordres passifs ont contribué à créer de la liquidité. »
Mais si l'argument prix a pu jouer à plein lors de leur lancement pour se faire une place sur le marché, il ne constitue plus aujourd'hui un élément fort de différenciation. Les grandes Bourses ont eu vite fait de riposter, annonçant tour à tour de nouvelles grilles de prix plus avantageuses pour les investisseurs. « L'avantage tarifaire a surtout joué lors de la mise en place des MTF mais il ne peut pas être l'atout principal sur le long terme car jouer la guerre tarifaire n'est pas tenable en termes de modèle économique », juge Stéphane Loiseau, responsable adjoint des services d'exécution dans le monde chez SG CIB. Car si, grâce à cette démarche, les MTF ont pu gagner des parts de marché importantes, aucun d'entre eux n'a aujourd'hui atteint la rentabilité. Dès lors, dans le contexte actuel marqué par une baisse significative des volumes de transactions sur les marchés boursiers, « ces nouveaux entrants devront examiner à la fois les coûts et les services pour continuer de rivaliser dans un environnement difficile », estime Bob McDowall.
Conscients de l'enjeu, les principaux MTF ont donc mis les bouchées doubles pour élargir leur offre et leur champ d'action. « Aujourd'hui, ces plates-formes s'ouvrent à des pays qu'elles ne couvraient pas lors de leur lancement, comme l'Espagne, le Portugal ou les pays scandinaves, remarque Antoine Pertriaux, senior manager chez Equinox Consulting. Par ailleurs, il serait assez logique d'aller vers les ETF (exchange traded funds, NDLR) puisqu'ils se traitent de la même manière que des actions. » De fait, Turquoise propose déjà l'exécution sur les ETF depuis septembre. Chi-X lui a récemment emboîté le pas. « C'est un marché important aux Etats-Unis qui n'a pas encore connu une croissance de même nature en Europe, explique Graham Dick, responsable du développement clientèle de Chi-X Europe. Aujourd'hui, une vingtaine d'ETF sont traités sur notre plate-forme et nous avons l'intention d'en ajouter davantage, y compris les ETC (exchange traded funds, NDLR) dans les prochains mois. »
Au-delà de l'extension de la gamme de produits négociables sur leurs plates-formes, ces nouveaux acteurs boursiers jouent surtout la carte du développement de nouveaux services pour séduire davantage de clients. Un axe devenu crucial afin de diversifier leurs sources de revenus et ainsi atteindre rapidement la rentabilité. « Nous souhaitons développer de nouveaux services pour nous différencier des autres opérateurs en ajoutant de la valeur à notre plate-forme, explique Eli Lederman. Ce sont des activités à forte marge qui doivent nous permettre d'atteindre la rentabilité. »
Multiplication des « dark pools »
En la matière, les initiatives se multiplient tous azimuts. Ainsi, les MTF commencent à proposer des offres en matière d'informations et de données financières, à l'instar d'Equiduct, filiale de Börse Berlin, qui propose une offre d'analyse de la fragmentation de la liquidité, ou de Bats Europe qui a mis en place un système de données en prenant les informations sur les différents marchés (lire aussi page 29). « La problématique du reporting et des informations financières constitue le prochain enjeu de ces acteurs afin de donner plus de transparence aux investisseurs, explique Antoine Pertriaux. Tout le monde y travaille car cette activité peut être lucrative, le LSE réalisant 20 % à 25 % de son chiffre d'affaires avec la commercialisation d'informations financières. »
En outre, les MTF ont aussi décidé de développer des dark pools, ces plates-formes permettant de négocier d'importants blocs de titres en tout anonymat. A l'exception de Turquoise, qui les a proposés dès son lancement, rares étaient les MTF à offrir ce type de service. Face à la demande croissante de leurs clients, certains de ces nouveaux opérateurs ont décidé de se lancer. C'est le cas de Nasdaq OMX Europe, qui a annoncé mi-mars la mise en service le 27 avril de Neuro Dark, son dark pool paneuropéen.
Chi-X a aussi décidé d'occuper ce terrain. « Nous sommes en train de finaliser notre 'dark pool' pour un lancement en mai », annonce Graham Dick. La jeune plate-forme va également être la première à offrir l'interopérabilité entre deux chambres de compensation. Dès l'été 2009, les clients de Chi-X vont en effet pouvoir choisir entre EMCF, sa chambre de compensation actuelle, et le suisse X-Clear. Une initiative qui devrait également permettre de séduire la clientèle suisse déjà connectée à cette chambre de compensation. « C'est une première étape, souligne Graham Dick. Conformément au code de conduite européen, les discussions continuent dans le but d'ajouter d'autres chambres de compensation. » Nul doute que cette démarche va donner des idées à la concurrence. Les MTF devraient donc continuer à faire parler d'eux.