Les efforts gouvernementaux destinés à soutenir le pouvoir d'achat des ménages lors de la crise financière auront au moins permis à ces derniers d'alimenter leur bas de laine. En moyenne, le taux d'épargne des ménages français s'est établi à 16,4 % en 2009 contre 15,3 % en 2008. Un niveau qu'il n'avait plus atteint depuis 2002, d'après l'Insee. « L'augmentation du taux d'épargne est une tendance commune aux principaux pays de la zone euro, y compris l'Espagne et le Royaume-Uni qui épargnaient peu avant la crise, mais celle-ci résulte d'une baisse du recours au crédit et non d'une hausse des investissements », souligne Didier Davydoff, directeur de l'Observatoire de l'épargne européenne (OEE).
Cette progression du taux d'épargne a principalement servi l'épargne liquide du fait de conditions exceptionnellement favorables sur les taux courts de 2008 à début 2009 (voir le graphique). Pour 2010, les économistes ne s'attendent pas à de grands changements mais plutôt à une poursuite des arbitrages vers les placements sécuritaires les mieux rémunérés. Cependant, à l'aube des réformes prévues pour 2011, des interrogations structurelles se posent quant au nouveau paysage de l'épargne post-crise.
Stabilisation du taux d'épargne.
Le contexte macroéconomique peu porteur laisse à penser que le taux d'épargne devrait rester élevé cette année. D'une part, le pouvoir d'achat des ménages est pénalisé par une faible progression du revenu disponible et un rebond des prix, le taux d'inflation pour 2010 étant anticipé à 1,3 %, après 0,1 % en 2009. Cela s'ajoutant aux craintes face au risque du chômage. D'autre part, comme mentionné dans le tableau de bord de l'épargne en Europe publié par l'OEE en janvier dernier, « l'incertitude prévaut sur la pérennité du timide regain du marché immobilier, dont toutes les variables d'épargne et d'endettement dépendent ». Ainsi, l'Insee prévoit une stabilisation de l'épargne des Français à 16,6 % du revenu disponible courant 2010.
Cette évolution du taux d'épargne devrait s'accompagner d'une reprise des placements financiers, dont la croissance est restée faible en 2009 en lien avec la situation du marché immobilier. « Les placements financiers se sont tassés car le ralentissement du marché immobilier a tari le flux alimenté par les plus-values immobilières vers l'épargne financière », commente Didier Davydoff. Pour 2010, le Bipe anticipe une légère hausse du taux de placements financiers (montant des placements financiers rapporté au revenu disponible brut des ménages) à environ 11 %, contre 10 % en 2009, avec un montant total passant de 130 milliards à 144 milliards d'euros.
Perte d'attrait des placements liquides...
Avec pas moins de 19 milliards d'euros de collecte sur le mois de janvier, le Livret A a compté parmi les grands gagnants des supports d'épargne en 2009 grâce à l'effet de banalisation, malgré une baisse du taux de rémunération de 4 % à 1,25 % le 1er août 2009 qui a entraîné un mouvement de décollecte, portant la croissance de l'encours à 14,4 milliards d'euros sur la totalité de l'année. « Entre 2008 et 2009, l'encours du Livret A a bondi de près de 50 milliards d'euros et il devrait se maintenir cette année vu la faiblesse de la confiance des ménages, estime Cyril Blesson, directeur de la recherche économique chez Seeds Finance. D'autant que si la formule de calcul est appliquée, le taux du Livret A devrait passer à 1,75 % le 1er août prochain mais cela reste délicat compte du niveau très bas des taux monétaires. »
En revanche, les épargnants ont délaissé les autres produits de court terme, par manque d'attrait de leur rémunération, l'allure de la courbe des taux s'étant progressivement normalisée courant 2009. « Les encours des titres du marché monétaire et des OPCVM ont baissé, respectivement de 15 % et 24 % en 2009. De même, l'encours des comptes à terme a fondu avec l'arrivée à échéance de nombreux comptes après le boom de collecte des années 2007 et 2008 », commente Caroline Mirgon, directeur services financiers au Bipe. Cette tendance devrait se poursuivre en 2010, le Bipe n'envisageant pas de remontée des taux directeurs par la BCE avant la fin 2011.
Par ailleurs, les dépôts à vue qui avaient fortement collecté en 2009, en raison du contexte économique difficile et de la baisse d'opportunité de détention de placements de court terme, devraient refluer progressivement en 2010.
... au profit de l'épargne de plus long terme.
La baisse des taux courts a bénéficié aux produits d'épargne réglementés. Après trois années de désaffection, la collecte sur les PEL, dont le taux resté fixe à 2,5 % est redevenu relativement attrayant, a repris en 2009 et ils devraient poursuivre leur croissance cette année, d'autant que les réseaux bancaires poussent leur promotion.
L'assurance vie a également profité de la fuite des ménages vers les placements sécuritaires et rémunérateurs. Les flux nets sont repartis à la hausse en 2009, en particulier sur les supports en euros, après deux années de recul (L'Agefi Actifs n°441, p. 13). « Sur les supports en unités de compte, la baisse de collecte a seulement ralenti en 2009, à -11 %, contre -43 % en 2008, mais nous tablons sur une hausse de l'indice CAC 40 de 15 % qui devrait permettre une progression de la collecte de 18 % en 2010 », précise Caroline Mirgon.
De manière générale, les particuliers sont peu revenus vers la Bourse, que ce soit en direct ou par le biais d'OPCVM actions ou diversifiés. « Les flux sur les OPCVM et les actions cotées ont globalement été positifs en 2009, mais plus faibles qu'anticipé par la Banque de France, note Cyril Blesson. Et nous ne comptons pas sur une reprise significative cette année car les marchés financiers sont hésitants depuis janvier et les épargnants restent très prudents. » Une prudence à laquelle s'ajoute une dégradation de la confiance des épargnants envers les établissements et les conseillers financiers, un peu plus marquée en France que dans les autres pays de la zone euro (lire l'encadré).
Interrogations structurelles.
La poursuite des flux vers les PEL et l'assurance vie pourrait toutefois être chamboulée avec la préparation des réformes pour 2011, dont le nouveau cadre fiscal pour l'épargne et la révision des systèmes de retraite obligatoire. « Il y a trop d'épargne liquide en France car les autorités sponsorisent la non-prise de risque, déplore Cyril Blesson. Il faudrait plutôt inciter les ménages à détenir les actions sur un horizon de long terme avec une fiscalité dégressive en fonction de l'horizon de détention et porter la durée des contrats d'assurance vie à 15 ou 20 ans. »
De son côté, Didier Davydoff s'interroge sur la répartition de l'épargne entre les produits de bilans bancaires et l'épargne financière au sens plus large, dont l'assurance vie : « Les banques sont plus sensibles qu'avant au fait d'avoir des ressources stables au passif de leur bilan, d'autant que les craintes sur la liquidité des marchés interbancaires ne sont pas encore totalement levées et que la réglementation Bâle III pourrait introduire un ratio de liquidité. Pour les assureurs, dans le cadre de Solvabilité II, l'investissement en actions deviendra plus difficile, et donc l'obtention de taux de rémunération garantis élevés pour leurs clients. Une partie de cette épargne qui allait vers l'assurance vie ne va-t-elle pas alors revenir vers des produits bancaires ? »