La réforme du crédit à la consommation est bien une révolution pour les sociétés financières spécialisées. Peu d'entre elles s'expriment ouvertement sur les conséquences concrètes de ce texte, mais toutes se préparent à adapter radicalement leurs pratiques. « La loi Lagarde sera très structurante pour la profession, estime Nicolas Pécourt, directeur prospective et communication de Crédit Agricole Consumer Finance (anciennement Sofinco et Finaref). Elle concerne à l'ensemble de la chaîne de gestion incluant l'offre, la publicité, la distribution sur le lieu de vente, ou encore le surendettement. C'est une réforme d'envergure qui, une fois les décrets d'application connus, donnera lieu à des adaptations informatiques lourdes. » Bien que le texte ne soit pas encore définitivement adopté, les fondements sont jetés.
Le plus important est la réforme du taux de l'usure : déterminés jusqu'à présent selon la nature du crédit, ces taux dépendront du montant du prêt accordé, selon des seuils qui restent à définir, mais pourraient s'établir à 3.000 et à 6.000 euros. Autrement dit, les crédits renouvelables vendus aux taux les plus élevés (l'usure est à 21 %) et mis en avant pour les petits montants devraient voir leurs taux baisser, tandis que les crédits amortissables, concernant des sommes généralement plus élevées, pourraient voir leur taux augmenter.
Car les taux d'usure actuels ont eu pour effet pervers de réduire l'accès au crédit des ménages fragiles qui ont pourtant le plus besoin de crédits pour s'équiper, en raison de taux trop faibles pour supporter le coût du risque aux yeux des prêteurs, tandis que les crédits renouvelables vendus à des taux proches de 20 % offraient une rentabilité capable de supporter des défaillances. « Nous espérons que cette réforme permettra de mieux rentabiliser le crédit amortissable, avance Jean-Pierre Viboud, directeur général de la Banque Accord, filiale d'Auchan. Ce qui élargirait la base des personnes ayant accès au crédit. »
Un meilleur accès sera bénéfique pour les clients, mais la baisse des taux du revolving implique aussi une réduction significative de la marge. Or, c'est sur ces produits que les sociétés spécialisées ont bâti leurs modèles économiques. Autant dire que l'impact négatif sur leur activité sera fort, même si personne ne se risque encore à le quantifier.
Peau de chagrin
Cette réforme de l'usure s'accompagne de l'amortissement obligatoire d'une part minimum de capital et de l'instauration d'une durée maximale de remboursement. Des mesures destinées à empêcher que des consommateurs se retrouvent avec un crédit remboursé en faibles mensualités amortissant le capital emprunté au compte-gouttes, avec pour conséquence d'étaler le remboursement sur des années. « La conjonction de ces dispositions va réduire la rentabilité du crédit renouvelable et pousser les sociétés spécialisées à repositionner le crédit revolving, résume Antoine Fournier, directeur chez Exton Consulting. De plus, tout achat supérieur à 1.000 euros devra comporter une double proposition de crédit renouvelable et de crédit amortissable, ce qui devrait casser l'impulsivité de certains achats et augmenter les coûts d'acquisition. »
En effet, la loi Lagarde s'attaque clairement au crédit distribué sur le lieu de vente et aux cartes de crédit des grandes enseignes de distribution. Ainsi, ces cartes devront désormais fonctionner au comptant par défaut et nécessiteront une démarche volontaire du porteur pour activer le crédit. « Cette obligation aidera à mettre de l'ordre sur le marché des cartes privatives, explique Denis Cotte, consultant indépendant. Cela permettra d'éliminer les cartes qui font du crédit sans le dire et de remettre en avant le débit sur les cartes débit-crédit, de façon à ce que le client active le crédit seulement s'il le souhaite. » Cette nouveauté va réduire l'intérêt de telles cartes et entraîner des ajustements sur les chaînes de gestion sur plusieurs mois, selon certains professionnels.
Mettre fin au malentendu
Par ailleurs, l'obligation d'une communication plus compréhensible sur le fonctionnement de ces cartes de crédit devrait avoir des conséquences sur la consommation. « La communication plus claire sur le fonctionnement des crédits et le coût réel de l'assurance, ainsi que l'activation du crédit systématiquement soumise au choix du client, devraient réduire l'impulsivité des achats et impacter les taux de souscription des assurances », anticipe Antoine Fournier, d'Exton Consulting.
Quant à l'obligation de former les distributeurs au crédit et de tenir un registre, elle alourdira les frais de distribution, de même que le nouveau questionnaire précontractuel obligatoire, qui accroît le formalisme des procédures de vente.
« Cela peut remettre en cause la pérennité des modèles de distribution du crédit sur le lieu de vente », anticipe Cyril Egret, senior manager chez Ineum Consulting. Ce que regrette Jean-Pierre Viboud, de Banque Accord : « C'est dommage de vouloir réduire les crédits accordés en magasin car ce sont des crédits très pratiques et très utiles pour les consommateurs, notamment lorsqu'il s'agit de remplacer un bien d'équipement à un moment impromptu. De plus, ce sont des crédits très maîtrisés dont 99 % sont remboursés sans impayés. » « Restreindre le crédit sur le lieu de vente ne correspond pas à la réalité, renchérit Nicolas Pécourt, de Crédit Agricole Consumer Finance. Trois véhicules neufs sur quatre sont vendus avec un crédit, 25 % du chiffre d'affaires de la distribution spécialisée et 40 % de la vente par correspondance sont réalisés grâce au crédit. » Ce qui va peut-être changer avec l'interdiction nouvelle de rémunérer le vendeur en fonction du taux du crédit placé, une manière d'éviter les abus...
Par ailleurs, une possibilité intéressante pourrait être remise au goût du jour avec la disparition de l'obligation de proposer un escompte aux clients achetant comptant un bien vendu avec une offre de crédit gratuit. « Jusqu'à présent, les enseignes ne favorisaient pas les crédits gratuits à cause de cette obligation d'escompte qui finalement augmentait le coût de cette offre du fait des clients préférant payer cash, dévoile Denis Cotte. La levée de cette obligation va enfin permettre au crédit gratuit de naître en France avec d'autant plus de légitimité qu'il est le plus responsable des crédits car le plus simple et le moins cher. »
Reste à voir si les enseignes trouveront un avantage financier à relancer ce type d'offre à la place de leurs cartes de crédit privatives, l'objectif restant de soutenir leur chiffre d'affaires.
Retournement d'opinion
Enfin, dernière mesure structurante de la loi pour prévenir le surendettement : l'instauration d'un fichier positif (fichier répertoriant les crédits des Français) dont les modalités restent à définir par « un comité de préfiguration ». En quelques mois, l'opinion s'est retournée sur le sujet, cédant aux arguments mis en avant notamment par Cresus, une association d'aide aux surendettés, et repoussant ceux des banques traditionnelles qui craignent que ce fichier favorise une concurrence accrue par l'entrée sur le marché d'acteurs encore petits.
Concrètement, Experian, spécialiste du sujet en tant que gestionnaire de plusieurs fichiers positifs à l'étranger, considère que la création d'une centrale de crédit en France ne poserait pas de difficulté : « Les données standards sont de bonne qualité dans les établissements français, il ne sera donc pas très compliqué de les collecter, de les transposer et de les restituer sous forme d'écran standard dont les banques définiront la présentation et le contenu, détaille Richard Boutet, directeur secteur public chez Experian. Il suffira de quelques mois pour se mettre d'accord sur les règles de consultation, d'enrichissement et de mise à jour avant de lancer la construction du fichier, ce qui prendra certainement moins d'un an. » Cette création va de pair avec l'obligation nouvelle pour les prêteurs de vérifier la solvabilité des emprunteurs et de consulter les fichiers existants.
Finalement, « ce sont les banques qui pourraient tirer leur épingle du jeu notamment grâce aux cartes débit-crédit, qui offrent à leurs détenteurs une solution de financement, ajoute Cyril Egret, d'Ineum Consulting. Elles pourront regagner des parts de marché si les consommateurs utilisent cette carte bancaire plutôt que de recourir au crédit proposé par le distributeur. » En outre, les banques détiennent de précieuses informations sur le comportement et la solvabilité de leurs clients, avantage majeur dans l'octroi de crédits. La loi Lagarde sera sans doute un pas supplémentaire vers l'intégration par les banques de leurs filiales spécialisées.