Indignés par la finance ?

Par Jean-Paul Betbèze, Chef économiste de Crédit Agricole SA le 02/12/2011 pour L'AGEFI Hebdo

 
 

Le phénomène est devenu mondial. Parti d'un livre, d'un cri plutôt, il gagne les voisins de la France, jusqu'à s'installer devant la Cathédrale St-Paul à Londres ou Wall Street à New York, en attendant La Défense, puisque "la Bourse de Paris" est un immeuble vide. C'est une protestation planétaire qui va, mais où ?

Bien sûr, les analyses se sont multipliées à son sujet. Certains mettent en avant les inégalités de revenu et de patrimoine que la finance a permises, d'autres ses responsabilités dans la crise, d'autres encore son immoralité ou sa perversité. Mais vient toujours un temps où les tentes sont repliées. Pourquoi ?

Parce que l'indignation ne mène à rien. On en connaît les sources, multiples, on en ignore l'issue. Or, cette issue peut être, d'abord, technique : il s'agit de réguler et de superviser différemment le système bancaire et financier. Elle peut être, aussi, sociale : il faut alors répartir différemment la richesse et revoir les incitations salariales et autres bonus. Elle peut être, enfin, politique, et il faut dans ce cas contrôler mieux selon certains, interdire selon d'autres, nationaliser pour d'autres encore. On a donc le choix ? Pas vraiment, car il faut reconnaître que l'indignation vient plutôt du refus de l'action responsable, celle qui corrige le réel, celle des efforts et des compromis.

Mais c'est cette difficulté à "vendre" une solution technique, la seule qui tienne (en la surveillant et en l'améliorant toujours bien sûr), à ceux qui rêvent d'un grand chamboulement, qui est notre problème le plus grave. Ces jeunes qui replient leurs tentes à Wall Street ou à la Puerta del Sol ont-ils perdu ? Seront-ils révoltés ou, pire, écoeurés ? Ou bien avons-nous été incapables d'expliquer les corrections à faire, de convaincre, de rassurer et surtout de motiver pour continuer ?

Car nous savons bien que l'économie de marché est complexe et instable. Elle a toujours tendance à s'étendre (parce qu'elle réussit) et à se dérégler : (puisqu'elle réussit), les deux ensemble. Nous savons aussi qu'elle attire les meilleurs esprits et leur donne les moyens d'agir, avec des salaires et des bonus conséquents, mais avec des excès et des gâchis. Nous savons qu'il faut donc, en permanence, la contrôler, la surveiller, maintenant qu'elle a conquis la planète. Nous savons aussi que la finance est la forme accentuée de cette économie de marché, capable d'aller plus vite et plus fort, de mobiliser plus d'énergies, pour le meilleur, et pour le reste. Nous savons qu'elle s'entoure, aux Etats-Unis surtout, des meilleurs défenseurs et lobbyistes. Nous le savons, mais pas assez pour réagir utilement.

Au fond, cette crise nous met en question. Nous savons qu'il y a toujours eu des bulles, des folies et des retombées. Nous le savons parce que nous aimons rêver aux si rares bulbes de tulipes, à l'or immergé des galions, au canal qui déroutera les bateaux ou encore à la future killer application qui évincera les autres des marchés du téléphone, de la musique, de la banque... Nous savons aussi que, le plus souvent, ces rêves ne se réalisent pas, en tout cas pas entièrement. Ce qui ne nous empêche pas de parier.

Voilà la vraie source de cette indignation. Nous avons imaginé une solution pour tous, la voilà qui fonctionne pour quelques-uns, pour leur plus grand bénéfice, mais avec des risques croissants pour nous. Nous savons que la finance aide, avec de terribles tensions et revers. Mais, en même temps, nous savons que, globalement, le monde va mieux, avec les progrès de l'information, des transports, de la santé que nous voyons.

La mondialisation permet de résoudre plus de problèmes que jamais, mais elle bute au moment d'un passage à l'acte mieux coordonné et bien réparti, pour continuer. Le G20 nous dessine les décisions que chacun devrait prendre (la Chine monter sa monnaie, les Etats-Unis épargner, l'Europe se fédéraliser...), mais nous hésitons à y croire, autrement dit, chacun, à faire les premiers pas.

Or, la réforme ne peut être seulement celle des autres, les ajustements de postes, de salaires, de retraites, faits seulement par ceux qui nous entourent. Et c'est bien, aussi, ce que nous dit la finance. Non pas seulement, un «enrichissez-vous» qui peut nous choquer, mais aussi un «suivez les règles» qui nous énerve et, plus souvent, aujourd'hui surtout un «bougez», qui nous... indigne.

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