CRISE BANCAIRE AUX ETATS-UNIS A présent, les cartes !

Après le subprime, le crédit à la consommation touche désormais les géants de Wall Street, à l’image de Citi.

Par Thierry Arnaud, à New York le 24/01/2008 pour L'Agefi Hebdo

 
 

Ce matin du mardi 15 janvier, à Wall Street, c’est la consternation. Citi, la première banque des Etats-Unis, vient de publier ses résultats pour le quatrième trimestre de l’année. On les attendait très mauvais, ils sont épouvantables. La banque dévoile une perte de 9,83 milliards de dollars, soit 1,99 dollar par action, pratiquement le double de ce que les analystes avaient pronostiqué. Le total des dépréciations imputables aux crédits immobiliers subprime et aux portefeuilles de CDO (collateralized debt obligations), les obligations à collatéral qui en dérivent, dépasse 18 milliards de dollars. « Inacceptable », résume le tout nouveau directeur général Vikram Pandit, dont le baptême du feu s’annonce ainsi encore plus délicat que prévu. Dans la foulée, Citi annonce la réduction de 41 % de son dividende, la suppression de 4.200 emplois et son intention de lever 14,5 milliards de dollars de capitaux.
Tout en étant plus grave qu’anticipé, rien de cela n’était au fond totalement imprévisible, écrira quelques heures plus tard William Tanona dans une note adressée à sa clientèle. Si l’analyste de Goldman Sachs est inquiet pour Citi et choisit de maintenir sa recommandation de vente sur le titre, c’est dans une large mesure pour une autre raison. « Il y a eu une détérioration significative de la qualité du crédit à la consommation au cours du trimestre écoulé, explique-t-il. Et l’accumulation de réserves supplémentaires signale que l’on se prépare à des temps plus durs dans les activités liées à la consommation aux Etats-Unis. »
De fait, la dégradation est spectaculaire. La branche de financement de la consommation de Citi aux Etats-Unis affiche dans son ensemble une perte de 432 millions de dollars, alors que son résultat net dépassait 2 milliards de dollars un an plus tôt (voir tableau). Les cartes de crédit ont vu leur résultat s’effondrer de 60 % à près de 400 millions de dollars, après une provision de 493 millions. Le crédit à la consommation passe de près de 500 millions de dollars de bénéfice à 1,2 milliard de dollars de pertes - la provision est cette fois
de 2,42 milliards de dollars. Et cette activité « va continuer à se détériorer », prévient le directeur financier Gary Crittenden.
Si les résultats de Citi « plombent » à ce point le moral de Wall Street ce jour-là - l’indice Dow Jones abandonnera en clôture plus de 2 % -, c’est qu’ils installent la conviction que la crise à laquelle les banques américaines sont confrontées comporte désormais un autre front. La crise du subprime n’a pas seulement mis à genoux l’industrie du crédit immobilier et dévasté le marché des CDO. Le consommateur est atteint à son tour et il en découle une lourde menace pour les établissements financiers américains. Les activités de financement de la consommation, rappelle William Tanona de Goldman Sachs, « représentaient récemment 30 % à 40 % des bénéfices de Citi ».
Une tendance préoccupante
Seule « consolation » pour Citi : il n’aura pas fallu attendre plus de 24 heures la confirmation que la première banque américaine, loin d’être un cas isolé, est au cœur d’une détérioration généralisée. Dès le 16 janvier, c’est au tour de JPMorgan. Avec une dépréciation de 1,3 milliard de dollars « seulement » sur son portefeuille d’obligations subprime, la troisième banque américaine a certes fait figure de bon élève après que Citi eut avancé un chiffre 14 fois plus élevé. Mais comme l’a reconnu volontiers le PDG Jamie Dimon, là aussi, les activités de financement de la consommation accusent le coup, et ce n’est probablement qu’un début. Les provisions pour créances douteuses sur le crédit à la consommation atteignent 2,54 milliards de dollars sur le trimestre, contre 1,13 milliard l’an dernier, et 1,79 milliard au cours du troisième trimestre. Chase, la banque de détail, affiche certes un résultat en hausse de 5 % à 752 millions de dollars, mais les provisions sur les crédits immobiliers atteignent 248 millions de dollars et le bénéfice de l’activité de prêt automobile s’effondre de 25 %. Quant aux cartes de crédit, le résultat diminue de 15 %, et la proportion des crédits accusant un retard de paiement de plus de 30 jours passe de 3,13 % à 3,48 % en un an. Et la tendance est globalement la même chez Wells Fargo, la première banque de la côte Ouest des Etats-Unis, qui publie ses résultats le même jour.
Les analystes et les directions des grandes banques livrent d’ailleurs globalement le même diagnostic. Le PDG de Wells Fargo, John Stumpf, voit dans les difficultés financières croissantes des ménages américains la conséquence directe d’une crise immobilière qui est, selon lui, « la plus grave depuis la Grande Dépression ». Son homologue de JPMorgan Chase, Jamie Dimon, relève que les défauts de paiement sur les crédits à la consommation et les cartes de crédit sont les plus élevés dans les Etats les plus touchés par le fiasco du subprime : la Floride, la Californie ou le Nevada. Tous soulignent également que le plus inquiétant n’est pas tant le niveau actuel des défauts de paiement sur les différents instruments de financement de la consommation - même après les hausses de la fin 2007, les pourcentages sont le plus souvent historiquement plutôt bas et les volumes gérables. C’est la tendance qui est véritablement préoccupante, comme l’a relevé Mike Mayo, de la Deutsche Bank, l’un des analystes les plus influents de Wall Street. A la lecture des comptes de JPMorgan Chase, il livrait une réflexion qui pouvait tout aussi bien s’appliquer à une grande partie du secteur : « D’un côté, JPMorgan se sort d’une série de problèmes et de dépréciations, mais de l’autre, elle est désormais confrontée à une nouvelle série de difficultés plus significatives. » En d’autres termes, la défaillance des consommateurs pourrait, au bout du compte, faire encore plus mal aux banques que l’effondrement du marché des CDO.
La détérioration est perceptible depuis le troisième trimestre de 2007, selon une étude récente de Fitch Ratings consacrée aux cartes de crédit, mais qui décèle une évolution plus large. « Nos perspectives pour le financement de la consommation en 2008 sont négatives et nous pensons que les performances des cartes de crédit vont sensiblement se détériorer au cours de l’année en raison de la contagion de la crise immobilière, d’une tendance économique à l’affaiblissement et de la montée du chômage », indiquent Meghan Crowe et Christopher Wolfe. Sur les 284 milliards de dollars d’encours sur les cartes de crédit étudiés par Fitch, 2,91 % faisaient l’objet d’un retard de paiement en décembre 2007, contre 2,59 % un an plus tôt. La dégradation du marché de l’emploi en décembre, avec un taux de chômage passant de 4,7 % à 5 % de la population active, est particulièrement préoccupante pour la suite, souligne Meghan Crowe. La corrélation de la montée du chômage avec la montée des impayés sur les cartes de crédit est presque parfaite.
Forte hausse des encours
Crise du subprime ou pas, les Américains ont continué de s’endetter au cours des derniers mois. Selon les chiffres publiés par la Réserve fédérale, la dette totale des ménages a progressé de 7 % en rythme annuel au cours du troisième trimestre pour atteindre 13.600 milliards de dollars, presqu’autant que le PIB de la même année. L’encours du crédit à la consommation était fin octobre d’environ 2.500 milliards de dollars. Et en novembre, la dette accumulée sur les seules cartes de crédit atteignait 937,5 millions de dollars, 7,4 % de plus que l’année précédente (soit une progression d’au moins 7 % pour le troisième mois consécutif). Les économistes soulignent que l’encours sur les cartes de crédit n’augmente à un rythme aussi soutenu que dans deux cas de figure : dans les périodes de forte croissance et de confiance élevée des consommateurs, qui sont du coup enclins à dépenser plus ; et dans les périodes de forte détérioration de la situation économique, où les ménages peinent de plus en plus à rembourser leur dette. La conjugaison de cette forte hausse des encours et d’une saison des fêtes de fin d’année décevante - les ventes de détail ont même chuté en décembre - démontre sans ambiguïté que c’est ce deuxième cas de figure qui prévaut.
Voilà comment les spécialistes des cartes de crédit se retrouvent eux aussi en première ligne. Le 10 janvier, American Express et Capital One, les deux plus importants émetteurs indépendants de cartes aux Etats-Unis, ont prévenu coup sur coup que leurs résultats du quatrième trimestre ne seraient pas à la hauteur des attentes des analystes. American Express a dévoilé une provision de 440 millions de dollars pour créances douteuses (275 millions de dollars après impôts), un chiffre dont l’impact a été d’autant plus fort que les clients d’« Amex » sont traditionnellement plus aisés que la moyenne des porteurs de cartes de crédit aux Etats-Unis, donc a priori moins vulnérables aux défauts de paiement. Les dégâts sont de grande ampleur chez Capital One, où la provision pour le quatrième trimestre atteint 1,9 milliard de dollars.
American Express et Capital One sont également surveillés de très près par les analystes en raison de leur rôle de premier plan dans les opérations de titrisation de dette portée par des cartes de crédit. En 2007, elles ont représenté respectivement 9,1 % et 9,6 % du total de titres obligataires (« asset backed securities » ou ABS) émis. Au total, 94 milliards de dollars d’ABS ont été placés sur le marché par les émetteurs de cartes de crédit, une hausse de 40 % en un an. Mais de là à prévoir une débâcle comparable à celle des CDO subprime, il y a un pas que l’on se garde de franchir pour l’instant, en soulignant que les émetteurs de cartes en général, et American Express et Capital One en particulier, ont mieux contrôlé leurs risques que les prêteurs subprime.
Risque de contagion
Le crédit automobile offre sans doute l’exemple d’une dégradation plus spectaculaire. Selon une étude de Standard & Poor’s, 2,06 % des prêts accordés en 2006 faisaient l’objet d’un retard de paiement de plus de 30 jours en novembre dernier. Il s’agit d’un plus haut historique, supérieur au record précédent de 2001 et nettement au-delà du chiffre de 1,75 % enregistré en 2006 sur les prêts 2005. Le pourcentage sera plus élevé encore sur les prêts 2007, assure Standard & Poor’s. Jusqu’à ces derniers mois, les prêteurs ont souvent relâché leurs exigences et assoupli leurs procédures, explique Amy Martin, analyste à l’agence de notation. Americredit fait partie des établissements spécialisés qui risquent aujourd’hui de payer une stratégie particulièrement agressive. La durée des prêts s’est allongée. Le ratio qui rapporte le montant du prêt à la valeur du véhicule au prix de gros (« loan to value » ou LTV) est passé de 112 % à 120 % entre 2005 et 2007, selon les calculs des analystes de Portales Partners. Résultat : un portefeuille de 16 milliards de dollars de crédits automobiles désormais considéré comme fragile. Parfois, les constructeurs eux-mêmes ont choisi d’assumer des pratiques financières audacieuses, comme le constructeur de motos Harley Davidson (lire l’encadré).
Le risque de contagion s’étend ainsi largement au-delà des établissements financiers. Et pour ces derniers, l’essentiel est désormais de limiter les dégâts. Discrètement, mais fermement, ils ont déjà commencé à restreindre les conditions d’octroi de nouveaux crédits et à limiter les démarches commerciales. Les analystes de Crédit Suisse estiment ainsi que les émetteurs de cartes de crédit ont émis 595 millions de sollicitations par écrit au cours du mois de novembre, un chiffre qui, pour être considérable, n’en est pas moins en repli de 3 % par rapport au mois précédent et de 11 % sur un an. Quant au crédit automobile, loin de répercuter les baisses successives des taux directeurs décidées par la Réserve fédérale depuis août dernier, le taux moyen a augmenté entre août et novembre.

Un tour de vis compréhensible, mais qui inquiète les économistes pour qui il accroît le risque d’une récession. « Nous ne prédisons pas de récession, ce n’est pas notre boulot, a résumé le PDG de JPMorgan Chase, Jamie Dimon. Mais nous y sommes préparés. »

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