A l'étranger, c'est fait. Les groupes bancaires français ont arrêté la production de crédit à la consommation par leurs filiales de services financiers spécialisés (SFS) dans certains pays (Thaïlande ou Grèce pour BNP Paribas, Ukraine pour Société Générale...). Ils vont maintenant devoir faire des choix sur leur marché intérieur.
Cela fait maintenant six mois que la baisse de la production de crédit à la consommation est perceptible dans les chiffres de l'Association française des sociétés financières (ASF). « Il s'agit d'une situation inédite. Avec une évolution cumulée de -0,4 % entre janvier et fin octobre, il faut remonter à l'année 2000 (-0,7 %) pour connaître une production pareille », rappelait Nicolas Pécourt, responsable des études de Sofinco, dans L'Agefi Hebdo du 27 novembre 2008. Depuis, le repli s'est accentué. Sur l'ensemble du premier trimestre, les nouveaux financements se contractent de 12,4 % par rapport la même période de 2008, soit en plus forte proportion qu'à l'automne dernier (-10,2 %). Or, ce sont les prêts personnels qui en pâtissent le plus (-26 %).
Après un coup de frein sur l'automobile, c'est toute la consommation qui décélère. Révélateur, le chiffre d'affaires du groupe Galeries Lafayette (Galeries Lafayette ; BHV ; Monoprix, à 50-50 avec Casino ; Laser, à 50-50 avec BNP Paribas) était en retrait de 0,4 % à fin mars, et sa direction ne table que sur une légère croissance pour l'année. La production de crédit s'en ressent. Si BNP Paribas ne donne pas d'éléments de flux par marchés sur le trimestre, la décrue de son stock est déjà un signe. « Les encours ont progressé en France de 2,1 % en un an pour atteindre 7,9 milliards d'euros », insiste Jean-Laurent Bonnafé, directeur général délégué, qui concède tout de même que cette croissance s'est sensiblement tassée par rapport au dernier trimestre 2008 (+0,4 %). Quant au groupe Société Générale, il enregistre un recul de 5,8 % de la production de crédit à la consommation en France comparé à celle du premier trimestre 2008.
Les banques prises en tenailles
« Les Français ont plutôt tendance à développer leur épargne qu'à consommer », admet Didier Alix, son directeur général délégué. Tous les distributeurs sont concernés à des degrés divers. A la caisse du Crédit Agricole d'Ile-de-France, la production est en recul de 5,2 %, tandis que le véhicule coté de la banque verte, Crédit Agricole SA (CASA), souligne un premier trimestre « très positif ». « Alors que nous sommes un acteur majeur en France, notre part de marché en production a encore progressé de 18,2 % fin 2008 à 19 % fin mars, souligne Georges Pauget, son directeur général. Nous bénéficions d'une présence historique dans ce métier et certains acteurs ont disparu... »
Les établissements de crédit sont pris en tenailles entre décrue de la production et augmentation du risque client. « Je ne note pas une détérioration significative de la charge du risque sur le marché français », affirme Didier Alix. Si elle n'est pas encore significative dans les réseaux de Société Générale, elle est bel et bien apparue sur d'autres canaux de distribution. Sur douze mois glissants, le nombre de dossiers déposés auprès des commissions de surendettement est en hausse de 8 % à fin mars 2009, et de 16 % par rapport à la période correspondante de l'exercice précédent.
« Le ralentissement de l'économie et la remontée du chômage ont un impact sur les risques, moins marqué qu'en Espagne l'an dernier, mais effectif », indique Jean-Laurent Bonnafé. En France, le taux de risque sur encours en début de période s'élève désormais à 1,57 %, lorsqu'il était de 0,95 % sur l'ensemble de 2008. Or, sur le total des encours consolidés de BNP Paribas Personal Finance (78,7 milliards à la fin du trimestre), qui exerce sous la marque Cetelem auprès d'une vaste palette d'enseignes, la France pèse pour la moitié.
Chacun des acteurs du marché s'interroge donc sur son positionnement. Toutefois, ces éléments conjoncturels interviennent plutôt comme des révélateurs et des accélérateurs de réflexion. Concurrence, réglementation et innovation constituent des « pressions » qui semblent davantage « agir en profondeur sur les fondamentaux du secteur », selon une étude du cabinet Eurogroup (« L'essoufflement du modèle des sociétés de crédit à la consommation en France »).
Des pressions de fond
Au cours des dernières années, les groupes bancaires se sont dotés de filiales spécialisées auxquelles ils ont de fait abandonné le terrain du crédit renouvelable (revolving). Le dernier entré dans la danse, Crédit Mutuel, a mis la main sur Cofidis (issu du groupe 3 Suisses International) en mars. Une belle opération pour le mutualiste qui avait tenté en vain de s'emparer de Laser-Cofinoga en 2005. Se livrant une concurrence acharnée, en s'appuyant sur leurs partenaires de la distribution ou en développant les canaux à distance (téléphone et internet), ces sociétés spécialisées ont donc rogné sur leurs marges, toutefois bien supérieures à celles des prêts amortissables, mais aussi capté une clientèle de plus en plus large et par conséquent potentiellement plus risquée. Et s'il apparaît que certaines ont cherché à rééquilibrer leurs encours en développant l'amortissable, cela n'a fait que dégrader encore leur profitabilité. Au détriment finalement, dans le contexte actuel, de leurs maisons mères.
Il n'empêche que ces sociétés doivent composer avec une tendance de fond : la diabolisation du revolving. Les associations de consommateurs n'ont de cesse de démontrer que les magasins placent abusivement leur carte, et sa ligne de crédit assortie, pour vendre le « blanc » et le « brun ». La proposition de loi du sénateur Philippe Marini (UMP) déposée en novembre visait ces processus qui associent enseignes de distribution et établissements financiers spécialisés. Et ce sont toujours eux qui sont ciblés par le projet adopté en Conseil des ministres le 22 avril. Ce texte « va certainement être amélioré lors de son passage devant le Parlement », a soutenu Philippe Marini (lire l'encadré). Les associations y comptent bien.
Confrontés à cette pression réglementaire, les groupes bancaires vont devoir faire des choix : transformation en modèle durablement moins profitable basé sur l'amortissable, réintégration au modèle de la banque de détail, intégration à un modèle plus vaste, industriel et européen, voire modèle alternatif moins dépendant du crédit et davantage en rapport avec les savoir-faire clés sont les pistes évoquées par Eurogroup. Mais pour l'heure, aucun n'a totalement abouti.
Chez BNP Paribas, la réorganisation des métiers de banque de détail et de crédit, rassemblés sous l'entité « retail banking group », avec des fonctions supports communes dans le monde, a déjà été effectuée, assortie d'un « swap » entre François Villeroy de Galhau, PDG de BNP Paribas Personal Finance, qui a pris la tête du pôle de banque de détail en France, et Thierry Laborde, directeur des réseaux de proximité, qui est devenu directeur général de BNP Paribas Personal Finance, afin de faciliter les synergies... Reste pour la rue d'Antin la question de Laser-Cofinoga. « BNP Paribas est actionnaire à 50 % avec le groupe Galeries Lafayette, explique Jean-Laurent Bonnafé. Nous sommes attentifs à son évolution commerciale, Cofinoga surmontant les mêmes difficultés que Cetelem. Aussi souvent que possible, nous mettons en oeuvre les synergies, tout en respectant les deux marques. » Des projets seraient en cours en France. Et on peut se demander si une évolution capitalistique n'est pas à prévoir. S'il se dit prêt à des acquisitions, le groupe de distribution de la holding Motier, détenue à 100 % par la famille Moulin depuis le retrait de BNP Paribas (qui a cédé ses 20 % de capital fin mars), doit en outre préparer une échéance de remboursement de prêts importante en 2010. De là à penser qu'il pourrait céder ses 50 % dans Laser-Cofinoga à son partenaire bancaire historique...
La réorganisation que la rue d'Antin a été la première à initier pourrait faire des adeptes. Ainsi le groupe Crédit Agricole a-t-il décidé, début 2009, de créer un pôle Consumer finance, réunissant ses deux filiales de crédit à la consommation, Finaref et Sofinco. « Le partage des systèmes d'information, des savoir-faire et des services de contentieux et de recouvrement est largement entamé, indique Georges Pauget. Il s'agit d'intégrer le plus possible les processus industriels tout en conservant le savoir-faire spécifique de chaque marque : Finaref, tournée vers la grande distribution, et Sofinco, avec ses différentes lignes de produits selon des modes de distribution différents. Quant à l'intégration juridique, elle est en cours. » La phase d'industrialisation des processus, si elle a tardé, semble donc bel et bien en route au sein des groupes bancaires qui cherchent à intensifier l'intégration de leurs filiales spécialisées.
Nouvelles orientations
Si le groupe Société Générale pourrait rapprocher Disponis (crédit en direct) et Franfinance (financement des particuliers et des entreprises) afin de réduire ses coûts, il a pour sa part décidé de se mettre au service d'un autre réseau bancaire, en entrant à 35 % dans la coentreprise voulue par La Banque Postale pour se lancer sur le marché du crédit à la consommation (L'Agefi Hebdo du 23 avril 2009). « Est-ce que nous mettons le pied à l'étrier d'un concurrent ? De toute façon, La Banque Postale devait choisir un prestataire de services, constate Didier Alix. Pour notre part, nous sommes aussi animés par le souci de réduire nos coûts de production. Franfinance pourra ainsi les améliorer, alors qu'elle travaille déjà pour nos réseaux. C'est un accord gagnant-gagnant. »
Du point de vue de La Banque Postale, l'opération ne semble pouvoir être que gagnante. Avec sa nouvelle structure, dotée de 300 à 350 personnes au démarrage, elle vise au moins 4 % de part de marché. Franfinance lui apporte son informatique et sa capacité à travailler avec un réseau. En outre, le groupe Société Générale pourrait lui permettre de compléter sa palette de produits, en revolving notamment. Ses encours pourraient ainsi plus que doubler... Mais l'heure n'est pas à ce genre de développements. La Banque Postale s'estime « formidablement à l'aise » avec le lancement de ses crédits classiques prévu en 2010, et « absolument dans le sens de l'histoire », dit-on en interne.
Quant au Crédit Mutuel, malgré les risques conjoncturels, il est peut-être en train de rassembler un beau jeu pour l'avenir. Outre l'acquisition de Citibank Deutschland, qui lui offre une perspective européenne dans le crédit à la consommation, celles de Cofidis, pionnier français du crédit par téléphone, voire de la banque en ligne Monabanq, peuvent générer des synergies en capitalisant sur les réseaux de proximité du groupe et ses innovations technologiques. En prenant le contrôle de l'opérateur NRJ Mobile, Crédit Mutuel « s'est donné les moyens d'exploiter pleinement les synergies entre la téléphonie mobile, la gestion des paiements et la bancassurance », rappelle-t-on chez Centre Est Europe, qui fait partie des tout premiers groupes à tester le paiement sans contact sur portable. Car « la téléphonie mobile sera l'un des supports de l'offre bancaire de demain », assure-t-il. Et une alternative au crédit sur le lieu de vente (lire l'entretien).