Chères, très chères liquidités... Depuis la débâcle de Lehman, la position quotidienne de liquidité des banques est surveillée très étroitement. Lors des épisodes de la crise des Etats périphériques de la zone euro, les craintes de défaillances se sont réveillées, ainsi qu'à la veille des stress tests (tests de résistance) des banques européennes menés en juillet : ces dernières s'observaient alors en chiens de faïence, cherchant à deviner qui ne passerait pas la barre... Au point d'en venir à préférer placer leurs liquidités auprès de la BCE (Banque centrale européenne) plutôt que de se prêter entre elles sur le marché interbancaire. En juin, la BCE engrangeait ainsi un record de 350 milliards d'euros de dépôts malgré un « maigre » taux de rémunération de 0,25 %.
« Notre métier est de gérer les liquidités de très court terme, en euros et en devises », explique Renaud le Page, gestionnaire de la liquidité du groupe BPCE, qui se félicite d'avoir mis en place, avant la crise, un progiciel dédié à la gestion des liquidités à très court terme, en l'occurrence LMS (Liquidity Management System) de l'éditeur Aleri (groupe Sybase/ SAP). Les liquidités de très court terme recouvrent les positions intraday (se débouclant dans la journée), overnight et tomnext (se débouclant le lendemain et le surlendemain) : elles représentent les échéances de trésorerie de la banque, dont le gestionnaire doit assurer la liquidité à tout moment. « Généralement, les défaillances sur ce type de positions sont d'origine techniques plus que fondamentales », rassure Renaud Le Page. Dans le second cas, elles peuvent être le signe avant-coureur d'une faillite bancaire, comme cela a été observé peu avant la chute de Lehman. Et même fortuites, de telles défaillances s'avèrent coûteuses, non seulement en termes d'image, mais aussi de coût : « Les banques se refinancent normalement sur le marché interbancaire à un taux fluctuant actuellement autour de 0,30 %, tandis qu'un recours auprès de la banque centrale est financé au taux dissuasif de 1,75 %, rappelle Renaud Le Page. Nous utilisions LMS sur nos positions en devises, ce qui nous a permis de le tester ‘grandeur nature' avant de l'adopter pour l'ensemble de nos positions. Lorsque nous avons choisi de le mettre en place en 2007, nous étions pionniers. La liquidité n'était pas encore un enjeu crucial pour les banques. »
La solution retenue par BPCE a été mise en place en 2008, au moment du transfert vers Target II, plate-forme unique centralisée vers laquelle ont migré l'ensemble des institutions bancaires européennes pour le règlement en temps réel des opérations interbancaires de gros montants (RTGS, Real Time Gross Settlement System). Dans ce cadre, les banques centrales et commerciales ont dû adapter leurs plates-formes de paiement afin de les rendre conformes aux nouvelles spécifications de la BCE. Pour BPCE, le choix était clair : « Notre logiciel ‘maison' n'était pas suffisamment évolutif pour répondre aux exigences liées à Target II, justifie Renaud Le Page. C'est pourquoi nous avons opté pour ce progiciel du marché. »
Traçabilité des opérations
« Le choix du progiciel a été acté en janvier 2006, et dès septembre 2006, il était mis en production sur les devises », relate Anne Béguin, senior manager chez SterWen Consulting, qui a accompagné BPCE sur toutes les facettes de la mise en place du produit. Puis, ayant favorablement répondu aux attentes du groupe, il a été choisi pour le suivi des positions en euros. Le progiciel présentait l'avantage de pouvoir s'interfacer sans développements avec les trois principaux applicatifs alimentant la position de trésorerie court terme : la plate-forme de paiement communiquant avec le tronc commun de la BCE, les applications frontales Swift, au travers desquelles s'échangent les messages interbancaires, et les applications de la salle des marchés utilisées, entre autres, pour le calcul des appels de marge, des collatéraux, des mouvements sur les dérivés, les swaps ou les opérations de prêt/emprunt. L'un des avantages du nouvel outil réside dans la traçabilité des opérations. « Pour tout mouvement, il est possible de remonter jusqu'à l'opération de marché, et de vérifier sa validation par le back-office, le paiement qu'elle a généré, son passage de la plate-forme de paiement vers Target II, et l'accusé de réception concernant ce paiement, détaille Renaud Le Page. Ainsi, à tout moment, mon équipe est en mesure d'identifier un défaut dans la vie d'une opération, et de résoudre le problème le cas échéant. » De plus, toutes les opérations étant captées à la source, l'exhaustivité des prévisions de trésorerie est garantie. Notamment, l'ensemble des opérations concernant les filiales (Natixis et Crédit Foncier principalement), les réseaux d'agences Caisses d'Epargne et Banque Populaire sont englobés dans cet outil unique.
Pilotage des flux
Au cours d'une deuxième étape, le système a été complété par un automate de pilotage des flux, qui permet de s'assurer que les fonds attendus d'une contrepartie ont été reçus avant de lui régler une échéance. Un tel dispositif aurait épargné à certaines banques de continuer à régler des échéances à Lehman alors que sa faillite était publique... « A partir d'un seuil de matérialité donné, une seule opération non réglée peut bloquer les échanges », indique Renaud Le Page. Un événement de ce type donne lieu à investigation, et après recherches, les responsables de la liquidité sont en mesure de déverrouiller le système s'ils le jugent nécessaire. Le réglage du module de pilotage est exigeant et a requis des ajustements en production : les algorithmes de pilotage utilisent de nombreux paramètres qui doivent être finement réglés pour hiérarchiser convenablement les paiements dans les files d'attente. « L'enjeu est important : il ne faut pas se retrouver en défaut de paiement du fait d'une erreur technique, remarque Anne Béguin. Nous avons accompagné d'autres groupes bancaires dans la mise en place de ce produit de trésorerie, et aucun ne l'a utilisé de manière identique. Chez BPCE, il a été exploité de la façon la plus complète possible et a servi une organisation centralisée de la gestion de la liquidité. »
BPCE n'est pour autant pas le seul groupe à avoir profité de Target II pour centraliser la gestion de la position de liquidité : la possibilité offerte par la plate-forme d'obtenir une vision consolidée centralisée a incité les établissements à repenser leur organisation et leurs pratiques. « Target II a été l'occasion de mettre à plat les mécanismes de financement à l'intérieur des groupes bancaires, rappelle Nicolas Vincent, consultant chez Sia Conseil. Fréquemment, la question s'est posée de savoir s'il valait mieux rattacher la gestion de trésorerie à la direction financière des groupes ou à la BFI (banque de financement et d'investissement, NDLR), au plus proche des marchés. Quel que soit le choix retenu, Target II a été l'opportunité de centraliser la gestion des liquidités en un point unique, soit par ‘hub' (pôle central de gestion de la trésorerie, NDLR), soit par pôles métiers régionaux. » Une tendance que la pression réglementaire ne peut que contribuer à renforcer, ainsi que le besoin de disposer d'outils fiables et précis pour honorer ses engagements sur des marchés très méfiants. Et la prochaine mise en oeuvre de Target II Securities, le pendant de Target II sur les titres, sera vraisemblablement l'occasion de se pencher à nouveau sur le sujet.