Baisse de régime pour l'économie française

L’Hexagone n’échappe pas au ralentissement de la croissance mondiale déjà perceptible aux Etats-Unis.

Par Florence Guédas le 03/04/2008 pour L'Agefi Hebdo

 
 

Le gouvernement a longtemps voulu y croire. Il ne s’est résolu que tardivement à revoir à la baisse son « objectif » de croissance de 2,25 % à une fourchette comprise entre 1,7 % et 2 % pour l’année 2008. Les économistes avaient pour leur part anticipé de longue date une baisse de régime pour l’activité économique dans l’Hexagone cette année. Cette fois, c’est sûr : l’économie française n’échappera pas au ralentissement de l’activité au niveau mondial, déjà perceptible aux Etats-Unis.
L’Insee ne pronostique plus qu’une hausse du PIB de 0,4 % au premier trimestre (chiffre corrigé en baisse de 0,1 point) et de 0,3 % au deuxième trimestre. Sous ces hypothèses, l’acquis de croissance - soit la croissance théorique si l’activité était nulle sur la seconde partie de l’année - s’établirait à 1,4 % à la fin du premier semestre. Des prévisions qui s’inscrivent en ligne avec celles de l’OCDE, qui table sur une croissance de 0,3 % pour la France et de 0,6 % pour l’Allemagne au premier trimestre.
 
Confiance
 
Jusqu’à présent, la confiance des industriels a pourtant fait preuve d’une résistance à toute épreuve. Le rebond du climat des affaires en mars a même pu faire illusion. « Il s’agit surtout d’un répit avant la tempête », prévient Marc Touati, chef économiste chez Global Equities. L’enquête de l’Insee révèle en effet quelques inquiétudes de la part des chefs d’entreprise. Si les perspectives générales de production gagnent 3 points en mars, elles restent négatives à -11, soit 35 points de moins que leur niveau de juin dernier. Parallèlement, les perspectives personnelles de production perdent encore un point en mars, soit six points de moins qu’en novembre. « Les enquêtes de confiance traduisent plus une grande prudence des entreprises qu’une confiance inoxydable dans l’avenir », observe Mathieu Kaiser, économiste chez BNP Paribas.
 
L’euro
 
Tant le niveau que la vitesse à laquelle s’est apprécié l’euro ces derniers mois constituent une source de préoccupation croissante. La rapidité de la montée en puissance de la devise européenne n’a pas permis aux entreprises de procéder à des gains de productivité ou à des délocalisations. « A partir de 1,45 euro, les sociétés expriment des difficultés beaucoup plus fortes. Or, on est très sensiblement au-dessus », observe Christophe Donay, directeur de la recherche économique et de la stratégie d’investissement chez Landsbanki Kepler. Le renchérissement de la monnaie unique par rapport au billet vert ne suffit plus à amortir la flambée des matières premières : le pétrole a été multiplié par cinq sur les cinq dernières années, quand l’euro ne l’était « que » par deux par rapport au dollar. Louis Gallois, président du constructeur aéronautique européen EADS, s’est récemment fait le porte-parole des exportateurs. Estimant que l’euro est en train « d’asphyxier une bonne partie de l’industrie européenne en laminant ses marges à l’exportation », il n’a pas hésité à brandir la menace de délocalisation en zone dollar.
Dans ces conditions, tant l’investissement que la consommation risquent de souffrir à l’avenir. « Les plans d’investissement devraient être révisés en forte baisse au cours des deux prochains trimestres, réduisant la contribution de l’investissement au PIB », prévoit Dominique Barbet de BNP Paribas Investment Banking. La forte chute du nombre de permis de construire (-5,2 % en février) et de mises en chantier de logements (+1,7 %) laisse aussi anticiper un freinage brutal de l’investissement immobilier.
Certes, les entreprises françaises disposent de fortes capacités d’autofinancement d’un montant deux ou trois fois plus élevé que leurs intentions d’investissements. Mais « le coût et l’accès au crédit lui-même se sont considérablement dégradés. Les petites entreprises risquent de devoir faire face à des conditions de trésorerie douloureuses et les grandes de reporter les grosses opérations nécessitant un financement externe », estime Christophe Donay. La dernière enquête de la Banque de France du mois de janvier mettait en évidence un net durcissement des conditions de crédit bancaire, qui touche « plus particulièrement les grandes entreprises et se concentre sur les financements d’opérations de fusion-acquisition ».
 
 
Choc inflationniste
 
Reste à savoir si le réservoir de demande sera suffisamment important pour servir de rempart à l’économie française. Rien n’est moins sûr. Le moral des ménages est tombé en mars à -36, son plus bas niveau depuis l’origine de la série statistique en janvier 1987 et la consommation a marqué le pas. « Le choc inflationniste a déjà eu un effet significatif sur la consommation française », analyse Laurent Bilke, économiste Europe chez Lehman Brothers. La flambée des matières premières et du pétrole va continuer d’alimenter la hausse des prix autour de 3 % tout au long du premier semestre. Et rogner davantage le revenu des ménages dans un contexte où les salaires ne devraient augmenter que de 2 % au premier semestre 2008, selon les anticipations de l’Insee.
Certains se refusent néanmoins à verser dans le pessimisme. « Au-delà du premier trimestre, la consommation va profiter de revenus d’activité qui resteront bien orientés, dans un contexte où le marché du travail devrait bien résister », affirme Olivier Bizimana, économiste au Crédit Agricole. Le précieux moteur de la croissance française tournerait sur un rythme annuel de 2 %, estime l’Insee, qui part du principe que les ménages vont tirer sur leur épargne. Entre décembre 2006 et décembre 2007, leur taux d’épargne a augmenté de 0,6 point pour atteindre 16,2 % du revenu disponible, l’un des plus élevés d’Europe. « Le phénomène de désépargne va être forcé par la hausse de l’inflation, affirme Mathieu Kaiser. Le taux d’épargne baisserait de 0,5 point en moyenne en 2008, accusant son premier repli depuis trois ans. »
 
Mais la désépargne comme soutien à la consommation relève du pari risqué. « Les ménages ne puiseront pas dans leur épargne à un moment où les incertitudes sont particulièrement fortes, met en garde Laurent Bilke. Il y a eu beaucoup de sorties d’actions au dernier trimestre, mais les fonds ont été placés sur du monétaire et n’ont pas été dépensés. » Les mesures de soutien - paquet fiscal et déblocage de la participation - décidées par le gouvernement à l’été 2007, en amont de la crise, devraient finalement tomber à point nommé, l’économie française étant rattrapée par le ralentissement de la croissance à l’échelle mondiale. « Le déblocage de la participation amortirait à la marge le ralentissement de la consommation : en 2005, 14 % de l’épargne salariale avait été consommée  », rappelle l’économiste de BNP Paribas. C’est dans ce contexte difficile que s’inscrivent les arbitrages actuellement menés au plus haut niveau, visant notamment à faire le choix entre la constitution d’une épargne retraite et un nouveau déblocage de l’épargne salariale en vue d’un hypothétique soutien à la consommation.

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