Reprise de l'emploi sans euphorie à la City

Les embauches repartent dans la capitale financière britannique, mais les banquiers restent dubitatifs sur leur avenir.

Par Stéphanie Salti, à Londres le 15/07/2010 pour L'AGEFI Hebdo

 
 

Les recruteurs ont beau dire que l'emploi dans la finance à Londres fait son grand retour, les banquiers (notamment les juniors) se montrent plutôt sceptiques. C'est le cas de Philippe, trader français dans les commodities (matières premières) dont la banque américaine a procédé il y a peu à une acquisition : « Chez nous, il s'agit plutôt de rationaliser les effectifs que de les étoffer. On murmure dans les couloirs qu'un tiers des salariés dans les deux entités devraient être remerciés sous peu... » A quelques exceptions près, les jeunes financiers qui exercent à la City sont de façon générale intimement convaincus que les bouleversements réglementaires à l'image de Bâle III ne seront pas sans conséquences sur leurs métiers. Emmanuel, autre Français qui est associate manager en charge de la gestion d'actifs au sein d'une grande banque américaine, craint ainsi la prochaine disparition de pôles entiers : « Dans le cas des fonds immobiliers, les banques, afin de rassurer leurs clients, ont pour habitude d'investir à leurs côtés. Or, selon la nouvelle réglementation, ces établissements ne pourront plus réaliser ce type d'investissements jugés risqués. » Avec, à la clé, peut-être de nouvelles charrettes...

Une place toujours attractive

Face à une régulation financière qui les inquiète, les jeunes banquiers semblent avoir pris toute la mesure de la crise passée pour ne plus se croire à l'abri dans les postes qu'ils occupent. Emmanuel a connu différentes vagues de licenciements au cours de ces quatre années passées dans sa banque. A présent, même si son activité se redresse, il ne se montre pas euphorique. « Au niveau de mon équipe, les résultats se sont désormais stabilisés et on devrait même pouvoir embaucher », indique-t-il, avant d'ajouter : « Mais au sein de l'un de nos fonds immobiliers, les effectifs ont été réduits de 20 %... » Prudence oblige, l'utilisation du conditionnel s'impose pour parler de « l'après-crise » : « On avait un peu l'impression d'avoir évité le pire mais le risque de défaut de la Grèce et de l'Espagne laisse présager que la crise serait loin d'être terminée. »

Lucides sur la précarité de leur situation, tous ces jeunes financiers ne sont pour autant pas prêts à retourner en terre parisienne : « On peut estimer à 50 % la différence de salaires entre Paris et Londres », fait remarquer Sébastien, jeune trader français dans une banque américaine, qui évoque des émoluments londoniens de 85.000 à 90.000 livres en salaire fixe pour les professionnels de son activité, contre 65.000 livres pour ceux qui exercent dans la capitale française. Un écart qui explique sans doute pourquoi la City reste toujours aussi attractive. Preuve en est une récente enquête du site d'emploi eFinancialCareers menée auprès de 206 étudiants des secteurs de la banque, de la finance et de l'assurance, qui souligne que 80 % d'entre eux sont attirés par des opportunités de carrière à l'étranger et que 62 % considèrent Londres comme leur ville européenne préférée pour débuter une carrière dans la finance. « Paris est sans doute une place plus stable mais elle présente moins d'opportunités, juge Stéphane Rambosson, associé au sein du cabinet de chasse de têtes VeniPartners. La réglementation du travail y est plus stricte et les carrières plus rectilignes, à l'inverse de la capitale britannique où les parcours sont plus volatils. » L'attirance des jeunes Français pour la place financière londonienne trouve aussi peut-être son explication dans des statistiques de l'emploi redevenues positives depuis la crise financière.

Organisme économique très suivi outre-Manche, le Centre for Economics and Business Research (CEBR) a réajusté ses prévisions fin avril. Alors qu'il pronostiquait encore en octobre 2009 la création de 9.000 emplois dans les quartiers de la finance britannique au cours de l'année 2010, il estime désormais à 14.000 le nombre d'emplois créés, en attendant 8.000 postes supplémentaires en 2011. Ce qui devrait porter le nombre de salariés dans la finance à 326.000 l'an prochain, soit davantage que le chiffre d'avant-crise (323.000 en 2008). « Nous constatons une reprise significative de l'emploi à tous les niveaux de séniorité, témoigne Andrew Hanson, directeur en charge des services financiers auprès du cabinet de recrutement Robert Walters. Les demandes sont très fortes dans les métiers de contrôle, de risque et de ‘compliance' mais aussi dans la gestion du changement, en particulier dans les banques qui ont vécu une opération de fusion. » Sans oublier la banque d'investissement, où les embauches repartent aussi.

Les salaires grimpent

Les dernières statistiques publiées mi-juin par le cabinet de recrutement Morgan McKinley rendent d'ailleurs compte d'un rebond de 3 % des offres en mai 2010 par rapport à l'an dernier, ce qui en fait le mois le plus dynamique en termes de nouveaux postes depuis... septembre 2008 ! Le salaire moyen dans les milieux financiers a également grimpé de 9 % entre avril et mai 2010 pour atteindre 55.353 livres, soit à peu près 67.000 euros. D'une banque à l'autre, les mouvements ne sont toutefois pas les mêmes : alors que Royal Bank of Scotland continue à couper dans ses effectifs, Nomura a recruté depuis le début de l'année 400 personnes dans la zone Emea (Europe, Moyen-Orient et Afrique), dont 80 à des postes de directeur exécutif ou au-delà. De son côté, Barclays a embauché l'an dernier 750 banquiers en Europe et en Asie tandis que Credit Suisse envisage de recruter cette année quelque 130 professionnels dans des postes de ventes au sein de sa division d'investissement. « Nous remarquons aussi de nombreux mouvements liés à des connexions personnelles, relève Stéphane Rambosson. D'anciennes équipes se rejoignent dans d'autres établissements financiers. » Il n'y a pas que les banques qui bougent.

D'autres acteurs de la finance comme les boutiques de fusions-acquisitions, à l'image de Moelis ou encore Greenhill, pourraient bien relancer leur politique de recrutement dans les mois qui viennent. Et d'ores et déjà, des sociétés spécialisées dans la commercialisation de produits pétroliers, comme Gunvor ou la société originaire de Hong-Kong, Noble Group, chassent sur les terres des banques : « Ces nouvelles entreprises, qui ont des tailles limitées, sont prêtes à payer autant que les grandes banques américaines à Londres, indique Philippe, « chassé » par l'une de ces maisons. Elles offrent de véritables ponts d'or par rapport aux rémunérations proposées par les établissements britanniques traditionnels. »

Bonus à la hausse

En dépit de la crise financière et des nouvelles règles sur les bonus, l'inflation sur les primes variables ne devrait pas vraiment connaître d'apaisement. Le CEBR estime ainsi que les bonus vont atteindre en 2010 la rondelette somme de 6,75 milliards de livres, en hausse d'environ 12 % par rapport à 2009 (voir le graphique). L'année 2008 avait marqué un record à la baisse avec une enveloppe globale de « seulement » 4 milliards de livres de bonus. Un vieux souvenir dans la mesure où ces primes devraient continuer leur progression en 2011 et 2012 pour dépasser les 7 milliards. Certes, la barre des 10,24 milliards de livres de 2007 - un record - ne devrait pas être atteinte dans les deux ans à venir, mais il faut dire que la taxe de 50 % sur les revenus supérieurs à 150.000 livres créée par le gouvernement travailliste de Gordon Brown aura un impact négatif sur la somme finale restante entre les mains de certains financiers. La mobilité de ces derniers devrait d'ailleurs s'orienter différemment à l'avenir. « Le nouveau rééquilibrage entre salaire de base et bonus (nombre de banques ayant fortement relevé les rémunérations fixes, NDLR) peut générer une plus grande flexibilité des professionnels aux niveaux juniors et intermédiaires, prévoit Gavin Holland, responsable de la division services financiers pour la région Emea au cabinet de recrutement Heidrick and Struggles. Ils seront plus à même de bouger tout au long de l'année, et non juste après le versement des bonus comme cela était le cas jusqu'à présent. » Encore faut-il que ces banquiers, surtout les plus jeunes, soient réellement tentés par la mobilité...

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