Quand les stagiaires sont des « pros »

Dans les banques, ces périodes de formation pratique se professionnalisent de plus en plus.

Par Soraya Haquani le 13/05/2010 pour L'AGEFI Hebdo

 
 


Le parcours professionnel de Jean-Charles Jarry, 23 ans, semble avoir bien commencé. Stagiaire depuis janvier dernier en financement de projets chez Natixis, le jeune homme, qui a suivi le programme Sup de Co à Reims Management School, se plaît bien au sein de l'équipe qu'il a rejointe pour une durée de six mois. « J'avais postulé via l'intranet de mon école à une offre de stage en financements structurés chez Natixis, et lors de l'entretien, le responsable opérationnel de cette activité m'a parlé d'une autre possibilité dans le domaine des financements de projets, raconte le jeune financier. Ce stage correspondant davantage à mes attentes, je m'y suis présenté ! »

Si Jean-Charles Jarry se sent à l'aise, c'est parce qu'il a le sentiment de travailler déjà comme un véritable professionnel : « Je suis très impliqué dans le travail de l'équipe, et c'est ce qui me satisfait : je lis les études des consultants dans le cadre de l'évaluation des projets, j'étudie les documents liés aux aspects juridiques (clauses, droit des actionnaires...), j'émets des hypothèses. Je travaille comme un chargé d'affaires, j'ai de vraies responsabilités ! »

Processus structurés

Comme Natixis (ou ses filiales) qui a accueilli 1.300 stagiaires indemnisés en 2009, les autres banques pratiquent elles aussi l'ouverture aux étudiants en quête de stage en cours ou en fin d'études. BNP Paribas a ainsi accueilli en son sein 3.000 jeunes l'an dernier, dont la moitié sont restés plus de quatre mois ; le groupe BPCE en attire 3.000 tous les ans tandis que le groupe Crédit Agricole (CASA) en recrute 5.000 (dont 1.000 pour LCL) chaque année, dans tous ses métiers.

Même s'ils participent toujours aux forums d'écoles, c'est grâce à internet que les établissements font désormais venir à eux tous ces jeunes : d'une part, avec leurs propres sites de recrutement où figurent leurs offres de stages et, d'autre part, par le biais des sites des écoles et des universités qui relaient aussi leurs annonces. Ensuite, les candidatures sont prises en main par les services de recrutement qui les transmettent aux responsables opérationnels.

Même s'il s'agit d'étudiants avec peu ou pas d'expérience, les processus sont très structurés dans les grandes banques. Chez BNP Paribas, les responsables du recrutement au niveau du groupe réceptionnent, centralisent et analysent les CV avant de proposer des entretiens avec un responsable des ressources humaines (RH). Les opérationnels « métier » rencontrent eux aussi les postulants et c'est ce double avis qui détermine l'issue, favorable ou non, de la procédure.

Etre en adéquation

Sur la question du recrutement des futurs stagiaires, les établissements financiers affichent des différences naturelles selon leurs métiers : les critères pour effectuer un stage en banque de financement et d'investissement (BFI) ne seront évidemment pas les mêmes qu'en gestion d'actifs. De façon générale, pour les niveaux bac+4 et bac+5, les étudiants issus de grandes écoles de commerce et d'universités aux programmes renommés partent plutôt favoris.

Mais dans un souci de diversité (thème particulièrement mis en avant dans le secteur bancaire), les recruteurs s'efforcent de prendre en compte tous les types de formations. « Nos stagiaires viennent d'écoles de commerce, d'écoles d'ingénieurs ou d'universités. Nous avons un partenariat privilégié avec certaines grandes écoles mais celui-ci n'exclut absolument pas les formations universitaires de province ou de région parisienne qui ont de très bons masters dans des spécialités plus rares (qualité, achats, logistique, graphisme...) », explique Dominique Schaeffer, responsable des relations écoles, stages et VIE (volontariat international en entreprise, NDLR) de Natixis. « Le recrutement se fait régionalement, notamment dans le cadre de nos relations avec les écoles implantées localement. Nous ne recrutons pas seulement des étudiants des grandes écoles ! », précise de son côté Julien Defrance, responsable recrutement et partenariats écoles à la DRH Groupe de BPCE.

De l'avis général, la formation et le parcours doivent correspondre le plus possible à l'offre de stage. Et il faut parfois coller à l'esprit « maison » : « Au cours des entretiens, nous cherchons à déceler en premier lieu chez les jeunes diplômés leurs qualités personnelles et relationnelles : dynamisme, motivation, sens du détail et surtout esprit d'équipe », affirment Jean Raby, codirecteur général de la banque d'affaires en France et en Belgique de Goldman Sachs, et Jérémie Marrache, business unit manager. « Pour la sélection, nous veillons à ce que la formation soit en adéquation avec le métier visé pour un stage et nous regardons aussi la durée demandée car deux mois et six mois dans l'entreprise, ce n'est pas la même implication pour nous et pour le stagiaire. Nous avons une préférence pour les durées de quatre à six mois », indique pour sa part Gaëtane Jacquin, directrice emploi, formation et développement RH de Barclays Bank en France. En 2009, 64 stagiaires « écoles » (enseignement supérieur) sont passés chez Barclays Bank.

Valérie Boulet est en stage chez Barclays depuis la mi-janvier, à la direction « change management » (conduite du changement), jusqu'en juillet prochain. Cette jeune femme de 23 ans issue de l'école Audiencia de Nantes, avec une spécialisation en contrôle de gestion et audit, apprécie, comme Jean-Charles Jarry chez Natixis, de réaliser son stage comme si elle exerçait déjà une vraie fonction : « J'en ai déjà effectué d'autres et je note une différence chez Barclays Bank car j'ai plus de responsabilités, je suis plus autonome sur les sujets que je traite et on me fait confiance. »

C'est aussi ce que ressent Ayoub El Alaoui, 25 ans, venu spécialement de Dijon où il a fait ses études pour être stagiaire chez HSBC France à la direction du développement produits de la banque des particuliers : « J'échange toutes les semaines avec la responsable du service (qui est mon maître de stage), par exemple sur le suivi des projets qui sont développés. L'équipe que j'ai intégrée est jeune, dynamique et disponible. Lorsque je pose des questions, je n'ai pas l'impression de gêner. »

Stages de complaisance

Le tableau n'est pourtant pas forcément idyllique. « Les stages doivent impérativement correspondre à une mission et à une formation. Il ne faut surtout pas qu'ils soient utilisés comme variable d'ajustement des effectifs », prévient Ophélie Latil de Génération-Précaire, qui reproche à BNP Paribas et Société Générale ce genre de pratique. L'association doit lutter avec les pouvoirs publics contre les stages de complaisance.

A défaut de trouver un contrat de travail, des jeunes s'inscrivent en effet à n'importe quel diplôme juste dans le but d'obtenir une convention de stage. Ces formations « alibis » prolifèrent avec la crise et si certaines entreprises en abusent, le laxisme des écoles et des universités qui fournissent les conventions est aussi pointé du doigt. « Le stage doit absolument s'inscrire dans le cadre d'une formation diplômante. Nous n'acceptons pas les stages de complaisance, nous menons une politique stricte sur les stagiaires », déclare Carole Sottel, adjointe au responsable du recrutement du groupe BNP Paribas qui réfute les griefs de Génération-Précaire et doit bientôt rencontrer ses représentants.

A la fin de leur apprentissage, Jean-Charles Jarry, Valérie Boulet et Ayoub El Alaoui n'excluent pas de postuler dans leurs banques respectives dans l'espoir d'être embauchés. « Je suis candidat pour un poste de VIE à Londres, confie Jean-Charles Jarry. Si mon dossier est retenu, ce sera pour moi l'opportunité de partir pour dix-huit mois. Je serais ravi de cette évolution car je serais dans les meilleures conditions pour chercher un emploi à l'issue de mon VIE. »

Chez Crédit Agricole Corporate & Investment Bank, les stagiaires qui recueillent une appréciation positive « entrent dans le vivier et deviennent prioritaires sur les embauches en CDI », souligne Nathalie Rauhoff, responsable recrutement de CASA. Un « vivier » de jeunes diplômés (stages, VIE, alternance) qui sera développé à l'échelle du groupe car « le recrutement des stagiaires, précise la responsable de CASA, c'est aussi pour nous une façon de repérer les talents ». D'où l'intérêt pour les banques, de les choyer.

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