Un mode de direction original pour une coentreprise qui ne l'est pas moins. Philippe Rosier et Jérôme Malka veillent de concert à l'essor d'Orbeo, créée il y a trois ans à peine sur le marché lui-même naissant des émissions carbone. « Nous travaillons systématiquement en binôme, conformément à la démarche d'Orbeo qui se veut un acteur intégré du marché du carbone, couvrant toute la chaîne de valeur, du projet au marché, explique Philippe Rosier, président de la société. Elle associe sur le sujet du CO2
un savoir-faire industriel, côté Rhodia, avec celui d'un financier, côté Société Générale, banque de marché spécialiste de la gestion des risques, notamment sur les matières premières. » En clair, l'entreprise s'insère dans les nouvelles activités nées de la limitation des gaz à effet de serre, depuis la mise en œuvre de projets diminuant les émissions jusqu'au négoce sur les marchés des quotas d'émissions.
Le protocole de Kyoto prévoit en effet que les industriels produisant des gaz à effet de serre doivent acheter des permis de rejeter du CO2. Ils peuvent acquitter leur facture en mettant en œuvre des projets de réduction d'émissions dans les pays en voie de développement, donnant lieu à des certificats dits « CER » (« certified emission reduction »). L'Europe, de son côté, a mis en place un système analogue à Kyoto avec des quotas d'émission appelés EUA (« European Union allowances »), en partie échangeables avec des CER.
Créée en 2006, Orbeo s'est emparée de la possibilité de créer de la valeur carbone au travers de projets bénéfiques pour le climat. Alors que la société négociait au départ les crédits d'émission produits par Rhodia, notamment via deux installations majeures au Brésil et en Corée du Sud, l'activité s'est rapidement étendue à d'autres projets. En même temps, ses interventions sur le marché financier du CO2représentent un axe fort de développement. « Au sein de l'activité de trading, nous gérons les portefeuilles de crédits CO2de nos clients, nos maisons mères, ainsi que pour notre propre compte, indique Jérôme Malka, directeur général d'Orbeo. Notre rôle est aussi de contribuer à produire un prix au marché afin qu'il soit liquide et transparent. Un objectif primordial pour ce marché est qu'il indique qu'émettre une tonne de CO2coûte x euros, car cela permet aux industriels de faire des choix d'investissement. »
Projets de réduction
L'essentiel de l'activité sur les projets de réduction se situe dans les pays en développement : à la différence des pays industrialisés, ceux-ci ne sont pas contraints sur leurs émissions, mais s'ils abritent un projet bénéfique, ils peuvent générer des crédits de CO2. « Pour l'essentiel, environ 60 % de notre activité d'origination, nous travaillons sur des projets situés en Chine ou en Amérique latine, précise Philippe Rosier. Mais nous avons voulu aussi appliquer notre savoir-faire à des régions comme l'Afrique et nous venons de monter un projet au Cameroun. Actuellement, Orbeo travaille sur quelque 100 projets. »
En pratique, l'intervention de la coentreprise sur les projets commence avec le service origination, qui conseille les développeurs de projets de réduction d'émissions. « Notre travail relève d'une démarche pédagogique : il nous faut identifier des porteurs de projets potentiels qui ne connaissent pas l'existence d'alternatives plus propres à leurs chantiers, explique Laurent Valiergue, directeur de l'origination chez Orbeo. Ensuite, nous participons au montage et une relation de confiance s'établit avec les porteurs de projets dont nous partageons les risques. » L'équipe - d'une dizaine de personnes, outre de nombreux experts consultés au cas par cas - est ainsi en grande partie locale, implantée notamment en Chine, à Singapour et en Amérique latine. Elle propose des solutions à la fois techniques et de financement du projet, y compris en achetant très en amont les crédits carbone qui seront octroyés une fois l'installation en service. Des revenus minimaux sont ainsi sécurisés, permettant au projet de trouver plus facilement des prêteurs bancaires.
Achats de quotas
Orbeo achète donc les quotas d'émission avant même l'enregistrement du projet auprès des services compétents de l'Organisation des Nations unies (ONU), étape décisive pour l'obtention des crédits CO2. Une prise de risques qui s'appuie sur l'expertise du groupe. « Les mécanismes de vérification sont complexes, et compte tenu de la multiplication des projets, il y a un peu d'engorgement dans les services des Entités opérationnelles désignées et de l'ONU, explique Dorothy Denis, responsable des opérations chez Orbeo. Nous mettons continûment à jour nos connaissances des circuits d'acceptation des projets et des critères de validation. Outre l'accélération des processus d'enregistrement, nous cherchons aussi à favoriser celle de la construction des installations, dans le but de sécuriser au maximum les réductions des émissions, voire de les accroître. » Avant de s'engager dans un projet, l'équipe procède donc à un travail approfondi d'analyse des risques, celui de réduction des volumes d'émission de CO2comme celui d'enregistrement du projet. De fait, nouer un dialogue suivi avec les vérificateurs de l'ONU représente une mission clé de l'équipe : il faut actuellement plus de cinq mois pour obtenir un enregistrement, contre quatre mois jusque récemment.
Une fois obtenus, les crédits d'émission sont vendus soit aux acheteurs naturels que sont les industriels et les gouvernements, soit, de plus en plus, à des investisseurs. Chaînon entre le marché et l'équipe de vente, le trading, à Paris, compte trois personnes. « L'équipe de trading effectue un travail d'animation du marché et, pour proposer les meilleurs prix, il nous faut être actifs sur toutes les plates-formes qui traitent les crédits CO2, indique Michaël Uzzan, trader chez Orbeo. Les anticipations de prix doivent prendre en compte un nombre important de données, les caractéristiques propres aux différentes énergies, ainsi que les interactions entre le marché des CER et celui des EUA. Sans compter que chaque type de crédit d'émission donne lieu à plusieurs contrats de maturités différentes et que les prix sont dans l'ensemble très volatils. »
Pour l'équipe de vente - une dizaine de personnes - , le propos est aussi de réduire l'incertitude. « Mon objectif est d'offrir des solutions à nos clients, industriels ou gouvernements, qui doivent faire face à des contraintes dans leurs émissions de CO2, indique Marc La Rosa, directeur marketing chez Orbeo. Il nous faut trouver pour eux des solutions de couverture aux meilleurs prix, sachant que souvent, ils ne connaissent pas les quantités de quotas dont ils auront besoin dans les prochaines années. »
Fruit de son approche intégrée, Orbeo traite à ce jour 17 % des crédits émis dans le monde sur un marché du CO2 dont les volumes échangés ont doublé en 2008.