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PLACE DE PARIS Une carte à jouer

le 24/09/2009

La finance à la française pourrait sortir renforcée de l'épreuve. Mais tous les signaux ne sont pas au vert.

La crise va-t-elle redistribuer le jeu entre les places financières ? Ebranlée dans ses murs par les dépréciations d’actifs, la mise sous tutelle des banques, les coupes claires dans les effectifs et la hausse des impôts, la place de Londres a perdu de sa superbe. A l’inverse, plus régulées, les banques françaises peuvent se targuer d’avoir subi de moins importantes dépréciations. En outre, l’industrie financière parisienne bénéficie plus que jamais de ses atouts : une main-d’œuvre de qualité, un large bassin d’investisseurs, une infrastructure très complète, de grandes entreprises exportatrices. De là à dire que le modèle français pourrait sortir gagnant de cette épreuve, il n’y a qu’un pas… que l’on se gardera cependant de faire avec trop d’empressement. Car si le marché français de la BFI (banque de financement et d’investissement) a gagné ces derniers mois des parts de marché au niveau mondial dans les activités de dettes et d’actions, il en a perdu sur les prêts syndiqués (voir le tableau) et, très concrètement, de récentes annonces ont plutôt confirmé l’attrait de la City pour les grands acteurs français.


Délocalisations vers Londres


Les projets de délocalisations vers Londres de Cheuvreux, Natixis, Exane et finalement de la plate-forme informatique cash-equity de Nyse Euronext programmée pour 2010 ont suscité l’émoi. Cette accélération des mouvements sur l’activité du trading sur actions trouve son origine dans la directive MIF (Marchés d’instruments financiers) et son corollaire, l’émergence des plates-formes boursières alternatives, les MTF (Multilateral trading facilities). « Nyse Euronext a perdu entre 25 % et 30 % de part de marché depuis la MIF », explique Roland Bellegarde, responsable du global trading chez Nyse Euronext. Les efforts entrepris en matière de tarification n’ont pas suffi. Une grande partie des ordres est réalisée sur les plates-formes les plus rapides. « Notre migration va nous permettre de gagner une microseconde. Si nous offrons un bon prix mais avec retard, nous avons moins de chance de voir passer les ordres chez nous, expose le responsable. C’est pourquoi nous allons rapprocher nos serveurs des arbitragistes pour leur garantir la vitesse, de façon à assurer la liquidité pour tout le monde et en particulier pour les courtiers. »


Il est vrai que « tout le ‘trading’ sur les grandes capitalisations européennes se passe aujourd’hui à Londres », admet pour sa part Bertrand de Saint Mars, délégué général adjoint à l’Association des marchés financiers (Amafi), qui regrette néanmoins la décision d’ Euronext. A ce sujet, Xavier Rollet, le nouveau directeur général du London Stock Exchange, estimait dans un entretien récent aux Echos que « si Paris avait pu attirer une communauté d’investisseurs alternatifs, hedge funds, traders à ‘haute fréquence’ et autres arbitragistes, les avantages apportés par ce transfert n’auraient peut-être pas été aussi évidents ». L’influence bénéfique de la gestion alternative est d’ailleurs un sentiment très partagé… parmi les professionnels. « La place financière de Paris devrait mettre l’accent sur la gestion alternative car c’est un moteur de développement pour le secteur financier, en termes d’emplois et d’innovation financière et technologique, assure Thomas Candillier, head of equity France chez JPMorgan. Genève joue actuellement la carte des hedge funds et nous avons tort de laisser passer l’occasion de développer ce métier, alors que certains spécialistes quittent Londres. »


La suprématie de Londres dans les activités de trading n’est certes plus à démontrer, Paris ne représentant en la matière que le 1/8ede Londres. Pour leurs ambitions européennes, les banques françaises se doivent aujourd’hui d’être présentes à la City. Chez SG CIB, les effectifs de l’exécution sur actions (« cash-equity ») sont répartis à égalité entre Paris et Londres, loin devant New York et l’Asie. Cependant, dans les produits de taux, les effectifs sont plus importants à Paris, « Londres n’arrivant toutefois pas très loin derrière », explique-t-on en interne. De même, au sein de la banque d’investissement de BNP Paribas, le front-office (trader, vendeur, structureur) sur les activités de marchés (actions et taux) compterait environ 600 collaborateurs en France, contre 2.200 à 2.500 à l’étranger, selon l’un d’eux. « Les banques françaises refusent de communiquer la répartition de leurs effectifs en salles de marché par pays, souligne Christophe Nijdam, analyste secteur bancaire chez Alpha Value. On peut cependant estimer qu’ils sont plus importants à Londres, voire peut-être même à New York dans certains cas, qu’à Paris. » Des banques françaises recrutent à Londres ou à New York des Français formés à Paris. Polytechnique et l’université Paris VI ont d’ailleurs formé pas loin de 1.000 quants, soit environ un tiers de ce type de professionnels dans le monde. « Il est difficile de les recruter à Paris, car ils sont attirés par les salaires offerts par les banques anglo-saxonnes, et offrir ces rémunérations ici pourrait créer des disparités mal acceptées », rappelle-t-il.


Reste que les activités de marché ne sont pas tout, loin s’en faut. « Société Générale est une banque française internationale dont les lignes métiers sont globales, relève Jean-Luc Parer, directeur de la division Global Finance de SG CIB. Mais l’ancrage français est réel, pour des raisons de fond : pour nos activités de BFI, nous profitons d’un bassin d’investisseurs qui est l’un des plus importants qui soit, surtout dans l’obligataire. Un atout qui nous permet notamment de répondre de manière efficace aux besoins de financement des grandes sociétés françaises très internationales. Du fait de cet historique, nous disposons dans les banques françaises à Paris de l’essentiel de la palette des services aux entreprises. »


Des retours d’expatriation

Certes, Londres dispose d’une longueur d’avance incontestable. Près de 100.000 personnes au total y sont employées dans les activités de marchés et de corporate banking, à parts égales. La BFI représente 50 % de la finance à Londres, contre 10 % pour les banques françaises. Ce qui montre bien la différence de modèle entre les deux places, d’après les données de Paris Europlace.


Mais la crise financière a renforcé la crédibilité de Paris dans ses efforts à emprunter une voie alternative. L’arsenal déployé par Bercy autour du Haut comité de place (HCP) lancé en 2007 sous l’égide du ministre de l’Economie Christine Lagarde est salué par l’ensemble des acteurs de la place. Sont venus s’y ajouter depuis le lancement d’un pôle de compétitivité Finance Innovation, la dynamique concertée autour du « Grand Paris » et la définition des douze chantiers stratégiques par Paris Europlace qui renvoient aujourd’hui une image innovante et structurante de la place, dont les réalisations motivent des candidats au retour. Régime des impatriés, bouclier fiscal… « En matière de fiscalité des personnes, l’écart entre Paris et Londres s’est beaucoup réduit », estime Bertrand de Saint Mars. « Quelques centaines de personnes auraient déjà profité du régime des impatriés, relate Arnaud de Bresson, délégué général de Paris Europlace. Nous voyons des professionnels de la finance arriver des Etats-Unis et du Royaume-Uni et frapper à la porte du pôle de compétitivité avec la volonté de lancer des activités innovantes. Par exemple, des Français revenus de New York créent un fonds d’investissement dédié au secteur financier. »


Les exemples fourmillent de jeunes sociétés high tech identifiées par le pôle Finance Innovation qui ont vu le jour depuis trois ans à Paris, créés par des cadres français impatriés : Pricing Partners, société qui développe des services de valorisation indépendante de produits dérivés, RFQ-Hub, plate-forme informatique d’appels d’offres sur les transactions sur dérivés actions entre sociétés de gestion et banques d’investissement, Generis Capital Partners, société de gestion qui développe des offres de « venture loans » (prêts obligataires) pour les PME. Dans des activités plus traditionnelles, chez Aurel BGC, une dizaine de personnes délocalisées à Londres s’apprêtent à rentrer au bercail afin d’opérer sur les trackers. Un mouvement observé aussi du côté des filiales françaises des banques anglo-saxonnes. « Nous avons fait chez JPMorgan quelques transferts internes », commente Thomas Candillier. Tous ne partagent pas pour autant ce même enthousiasme. Interrogés par eFinancial Careers en mai dernier, près de 30 % des financiers londoniens avouent projeter de quitter prochainement la capitale britannique. Mais Paris ne figure même pas parmi leurs cinq villes de destination privilégiées (dans l’ordre, Zurich, New York, Singapour, Genève et Hong-Kong).


Des poids lourds en gestion


Du côté du métier de la gestion d’actifs, on n’observe pas encore ce mouvement, mais on se félicite surtout de la puissance confirmée des acteurs locaux. « Il n’y a pas eu de réinternalisation d’activités à Paris, observe Philippe Zaouati, directeur du développement de Natixis AM. Mais en Italie, en Espagne, voire en Allemagne, les sociétés de gestion ont beaucoup souffert de la crise. Or, en France, deux des poids lourds du secteur se renforcent encore : CAAM en absorbant SGAM, et BNPP IP en reprenant Fortis Investments. » Néanmoins, dans cette branche majeure de l’industrie financière aussi, le Royaume-Uni et ses fonds de pension sont incontournables. « On ne peut pas faire l’impasse sur la place de Londres, assure Dominique Carrel-Billiard, directeur général d’ Axa IM. D’ailleurs, sur les 500 milliards d’euros gérés par Axa IM, près de 80 milliards le sont pour le compte d’investisseurs britanniques. » C’est ainsi que, ces derniers mois, la société de gestion a nommé plusieurs de ses managers globaux à Londres. Sont ainsi situés dans la capitale britannique, les responsables de la gestion obligataire, de la gestion actions qualitative, de celle des fonds immobiliers ou de l’investissement socialement responsable, ainsi que l’équipe fonds de hedge funds par exemple.


Cependant, la mobilisation de Paris Europlace ne faiblit pas. L’association s’apprête à sonner le rappel sur les titres courts en euros (certificats de dépôt et billets de trésorerie). Les banques françaises qui détiennent un leadership sur ces activités sont incitées à jouer le jeu en apportant de la liquidité afin d’animer le marché. « Sans quoi cela se terminera comme le Matif où, du jour au lendemain, elles sont passées sur le Bund allemand », remarque un spécialiste. L’industrie financière française n’a toutefois pas à rougir de la comparaison avec son homologue allemande. « Il y a plus de BFI de taille significative en France qu’en Allemagne, analyse Jean-Luc Parer. Les banques françaises ont probablement mieux su profiter du tissu industriel local que leurs homologues allemandes pour développer ces activités, notamment les financements export, de projets, de négoce de matières premières, etc. » Certes, « il y a un écart considérable entre Paris et Londres, observe Marc Lhermitte, associé chez Ernst &Young. Mais Paris en a fait un axe de combat, tandis que Francfort a jeté l’éponge depuis longtemps ».

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