François Pérol avait prévenu les petits porteurs lors de l'assemblée générale annuelle de Natixis, détenue à 71 % par les groupes Banque Populaire et Caisse d'Epargne, le 30 avril. « Mon objectif n'est pas de vous faire vibrer, mais de faire en sorte que le groupe bancaire dont j'ai la charge ait les meilleurs résultats possibles », avait-il déclaré. S'il ne les fait pas vibrer, le président du futur organe central commun aux deux mutualistes fait certainement trembler ces actionnaires. Après une perte de 2,8 milliards en 2008, Natixis a annoncé le 13 mai une perte inattendue de 1,84 milliard d'euros au premier trimestre.
Le même jour, Caisses d'Epargne et Banques Populaires ont décidé de lui accorder 3,5 milliards d'euros de fonds propres, sans attendre les 5 milliards d'euros que doit apporter l'Etat dans leur corbeille de mariage. 2 milliards d'euros proviendront de cette enveloppe, sous forme de titres hybrides (TSSDI) émis par Natixis et souscrits par les groupes parents. Chacun d'eux va également débourser directement 750 millions d'euros. Cette avance, rémunérée au taux Euribor 1 mois plus 600 points de base, n'a pas d'échéance définie. Cela « ne veut pas dire qu'elle n'a pas de caractère remboursable », a néanmoins assuré Alain-Jean Olivier, directeur financier de Natixis. Quoi qu'il en soit, les maisons mères n'avaient pas le choix. « Du fait de l'affiliation de Natixis à leurs organes centraux, les Groupes Caisse d'Epargne et Banque Populaire ont l'obligation légale de lui apporter les fonds propres nécessaires pour respecter les ratios réglementaires », souligne Eric Dupont, directeur senior chez Fitch Ratings. La recapitalisation et la cession de 35 % du conservateur de titres Caceis au Crédit Agricole, fin juin, porteront le ratio Tier one de Natixis de 6,9 % à 9,4 %.
Structure de cantonnement sans fond
Reste à savoir si ce nouvel apport de fonds suffira à maintenir le navire à flot, alors que ses capitaux propres ont fondu de 2 milliards d'euros entre janvier et mars. La banque avait déjà bénéficié d'une augmentation de capital de 3,7 milliards d'euros en septembre dernier et obtenu, via ses deux parents, une première aide gouvernementale de 1,9 milliard d'euros en fin d'année.
Pour Natixis, ce nouveau renflouement ne compensera pas le poids, croissant, de sa structure de cantonnement des actifs illiquides ou non stratégiques de sa banque de financement et d'investissement (BFI), baptisée GAPC (Gestion active des portefeuilles cantonnés). Contrairement à une « bad bank » autonome, dont la création ne semble pas à l'ordre du jour du côté de Bercy, ses comptes plombent le bilan. La GAPC a ainsi enregistré une perte de près de 1,9 milliard d'euros (voir le tableau) au premier trimestre. Autre problème, l'extinction de 2 milliards d'euros d'actifs au premier trimestre n'a guère permis d'élaguer le portefeuille. Les actifs pondérés de la GAPC atteignaient fin mars 33,7 milliards d'euros, contre 31 milliards à fin décembre, en raison non seulement de l'évolution de leur valorisation, mais aussi de la dégradation de leur notation. Nul ne semble savoir combien de temps et de capitaux seront nécessaires pour liquider ce portefeuille. « Il est encore trop tôt pour dire si les dépréciations sont terminées », a reconnu François Pérol dans Les Echos. Signe de l'ampleur de la tâche, la GAPC emploie actuellement 140 personnes et « cible » un effectif de 110 personnes.
En outre, les activités opérationnelles de Natixis ne peuvent pas davantage combler le trou creusé par la GAPC, avec un résultat net courant de seulement 105 millions d'euros au premier trimestre, en baisse de 71 % sur un an (voir le tableau). Jean-Marc Moriani, directeur général par intérim, déclarait pourtant au soir des résultats : « Nous sentons depuis trois mois une reprise des activités pérennes. » Certes, les performances commerciales de la BFI « recentrée », avec des revenus de 689 millions d'euros, sont en ligne avec l'objectif d'atteindre à moyen terme un produit net bancaire de 2,5 milliards à 3 milliards d'euros par an. Mais les résultats sont impactés par une perte sur le portefeuille de crédit et la hausse du coût du risque de l'activité de financement.
Parmi les autres métiers, rares sont ceux épargnés par la baisse des marchés et la crise économique. Malgré une collecte nette de 5,2 milliards d'euros (lire aussi page 54), la gestion d'actifs voit ses résultats s'éroder en raison d'une baisse des commissions. Son coefficient d'exploitation augmente de 4 points, à 75 %. Les activités de capital-investissement restent dans le rouge, tout comme l'assurance crédit encore en perte de 68 millions d'euros, malgré le plan d'action lancé en janvier prévoyant notamment une hausse de ses tarifs de 30 %. Même si l'assurance vie et l'épargne salariale se révèlent dynamiques, aucune machine à cash ne peut assurer aujourd'hui l'avenir de Natixis.
En revanche, « le programme de réduction des coûts de Natixis, plus conséquent que celui de ses concurrentes, commence à produire ses effets », note Eric Dupont. La banque a diminué ses charges de 9 %, à périmètre constant, notamment sous l'effet de 280 départs, sur les 800 prévus dans le cadre de son premier plan de suppressions de postes. Un deuxième, concernant 130 personnes de la BFI et 166 chez Eurotitres (une filiale dont le résultat net a été divisé par cinq en un an), est en discussion. Mais hormis la fusion de la Compagnie 1818 et de la Banque Privée Saint-Dominique prévue pour juillet, le sort réservé aux autres métiers est encore inconnu. « Le nouveau directeur général, Laurent Mignon, nous a assuré qu'il avait les mains libres et trois priorités : faire un état des lieux sur les enjeux de Natixis, réduire le profil de risques et lancer une revue sur l'ensemble des métiers du groupe, sans rien dévoiler de plus, raconte Francis Vergnault, délégué syndical SNB CFE-CGC de Natixis. Il a par ailleurs indiqué : ‘Je ne suis pas là pour démonter Natixis'. »
Un avenir incertain
Un tel scénario est pourtant redouté par certains observateurs. « Si Natixis continuait à enregistrer des pertes très significatives à l'image de celles du premier trimestre, la cession de certaines branches d'activité serait sans doute inévitable, juge Pierre Chédeville, analyste chez CM-CIC Securities. Cependant, la plupart de ses activités, comme la monétique, l'assurance ou le crédit à la consommation, sont des usines de production utilisées par les réseaux des Caisses d'Epargne et des Banques Populaires. Seules la Coface, l'épargne salariale et la partie américaine de la gestion d'actifs ne paraissent pas indispensables au futur deuxième groupe bancaire français. » La cession de Caceis au Crédit Agricole pourrait néanmoins rester un cas isolé dans l'immédiat. « Certaines branches de Natixis ne trouveraient pas forcément preneur actuellement, estime Alain Tchibozo, analyste chez ING Wholesale Banking. D'autres pôles ne sont pas vendables en raison de la baisse de leur valorisation, comme la gestion d'actifs et l'assurance crédit. »
Difficile donc de savoir aujourd'hui quel sera le futur visage de Natixis. Il dépendra de la stratégie du nouveau groupe Caisse d'Epargne-Banque Populaire, mais aussi de sa capacité à se développer seul. « Quand le nouvel organe central aura trouvé sa forme définitive, je pense qu'il sera transformé en société cotée et que l'on proposera une offre publique d'échange des titres de Natixis, qui deviendrait alors filiale à 100 % du nouveau groupe, sans capital flottant, pronostique Pierre Chédeville. Rester en Bourse n'a plus de sens pour Natixis. Elle ne retrouvera jamais son cours d'introduction de 19,55 euros et ne pourra jamais lever des fonds pour financer un éventuel et lointain retour à la croissance. La retirer de la cote aujourd'hui provoquerait un scandale car les marchés sont au plus bas. C'est la raison pour laquelle cette opération pourrait se faire plutôt à horizon 18 mois. »