L'Evénement spécial Copenhague

MARCHE DU CARBONE La dynamique est lancée

Les mécanismes d’échange des crédits CO2 ont prouvé leur efficacité, mais un contexte institutionnel plus clair est attendu du marché.

Par Frédérique Garrouste le 10/12/2009 pour L'AGEFI Hebdo

 
 


Les politiques ne sont pas les seuls à pousser à un accord à Copenhague. Les financiers sont aussi particulièrement intéressés car d'engagements plus approfondis dépendra l'extension du système de marché du carbone. Celui-ci est en effet au cœur des réductions des émissions de gaz à effet de serre, chaque réduction d'une tonne de CO2 donnant lieu à un crédit ou quota. Si la conférence de Copenhague doit servir à préciser les suites à donner au protocole de Kyoto sur les émissions de carbone, il paraît clair que les décideurs ne toucheront pas au principe de base qui confie aux instruments de marché le soin d'impliquer les acteurs économiques dans la réduction des émissions. L'Europe, qui a constitué le principal marché du CO2 dans le monde (European Exchange Transaction Scheme ou ETS), a démontré l'intérêt de la démarche : sur la phase I, entre 2005 et 2007, la réduction a été de 100 millions de tonnes par an pour un total de 2 milliards de tonnes émises et alors même que, par souci d'acclimatation progressive des acteurs, ils étaient en surallocation, ce dont a pâti le marché.

Initiatives multiples

A présent, les pays qui prévoient de consentir des efforts sur ce sujet planchent tous peu ou prou sur un système de plafonnement des émissions et d'échanges de crédits carbone (« cap and trade »). « Après des mois d'attente, la négociation s'accélère et des pays comme les Etats-Unis, le Brésil, la Corée et la Chine ont annoncé des avancées significatives, indique Philippe Rosier, directeur général d'Orbeo, une coentreprise entre Rhodia et Société Générale active à la fois dans les projets de réduction d'émissions et sur les marchés du carbone. Notre vision sur le développement des marchés CO2 est optimiste et nous prévoyons un développement d'initiatives régionales de type ‘cap and trade'. »

Les Etats-Unis focalisent les attentes à cet égard. « Le projet américain en discussion consisterait à mettre sous plafonnement 6 milliards de tonne de CO2, soit trois fois les montants européens, le système outre-Atlantique englobant tant les installations industrielles que les carburants utilisés dans les transports, explique Christian de Perthuis, professeur associé de l'Université Paris-Dauphine et conseiller scientifique auprès de la Mission Climat de la Caisse des dépôts. Avec l'Australie (où le Sénat vient toutefois de rejeter un projet de marché prévu pour 2011, NDLR) et la Nouvelle-Zélande, qui vont également appliquer un système de ‘cap and trade', de même que le Japon, le marché international du CO2va être multiplié par quatre. »

Les marchés du carbone devraient aussi gagner en importance du fait de leurs liens avec plusieurs mécanismes de réduction des émissions dans les pays émergents et en développement (les « projets de développement propre » ou MDP) mis en œuvre sous la houlette de l'Organisation des Nations unies (ONU). En effet, pour se mettre en conformité avec leurs obligations de réduction des émissions, les acteurs des pays du Nord, Etats et industriels, peuvent acheter des crédits carbone issus de projets (les CER ou certified emission reduction) qui, dans les pays pauvres, contribuent à réduire les émissions. Ces mécanismes d'offset se développeront avec les marchés, auxquels ils donnent une flexibilité indispensable.

Aspects politiques

Certes, les choses ont progressé lentement jusqu'ici, le processus devant être calé. Ainsi, le système d'enregistrement de l'ONU étant complexe et bureaucratique, il faut au moins deux ans pour monter de nouveaux projets. « L'offre de CER n'a jamais atteint les niveaux attendus il y a deux ans, remarque Mark Lewis, responsable de l'analyse carbone chez Deutsche Bank. En 2007, l'ONU prévoyait 3 milliards de crédits de type CER émis entre 2009 et 2011. Or, seulement 1,5 milliard ont été en fait dégagés par les projets. Les développeurs de projets MDP qui avaient vendu des contrats à échéance 2009 doivent les chercher sur le marché. » Il est vrai que le marché des crédits CER a souffert aussi d'un manque de visibilité, les négociations sur les suites à donner à Kyoto après 2012 comportant des aspects politiques délicats. « Le mécanisme est accusé de déresponsabiliser les pays hôtes des projets », résume Christian de Perthuis. D'autant qu'il profite aux deux tiers à la Chine dont l'économie n'est plus celle d'un pays pauvre. « L'Europe voudrait absolument limiter l'utilisation des CER pour que les prix reflètent le coût de la réduction des émissions en Europe et non pas en Chine, indique Mark Lewis. En outre, l'Europe souhaite ne pas rester seule à soutenir les projets MDP dont les Etats-Unis se méfient beaucoup plus. »

Les incertitudes sur les pans essentiels du système n'ont toutefois pas empêché l'émergence d'un prix de marché du CO2 : l'Europe, son principal marché, dispose de règles qui valent jusqu'en 2020. Certes, le système subit là aussi les effets de sa jeunesse. « Le marché du CO2constitue un système réglementaire et tout changement dans les décisions initiales des autorités pose un problème, expose Sylvain Goupille, deputy head, carbon finance de BNP Paribas. C'est par exemple le cas de la remise en cause par la Pologne et d'autres pays d'Europe, en début d'année, des plans d'allocations par la Commission européenne. Cette contestation a créé une incertitude sur les montants de quotas qui seront effectivement disponibles et le marché en a pâti. Par ailleurs, les incertitudes sur le système européen après 2012 posent également un problème, et il n'y a pas aujourd'hui de Bourse proposant un prix post-2012. La situation devrait néanmoins se régler en 2010. »

Le marché OTC (over the counter, de gré à gré) joue un rôle important, mais les marchés organisés se développent, Bluenext en tête pour le comptant et ECX à Londres sur les opérations à terme. « Depuis la crise, les intervenants opèrent un retour sur les marchés organisés, notamment via la compensation des instruments carbone, souligne Jérôme Malka, directeur général d'Orbeo. Il en va de la crédibilité des transactions, de même que la présence de plates-formes d'échange robustes et sécurisées. Bluenext effectue ainsi le règlement-livraison des transactions dans le quart d'heure qui suit la transaction. »

Stabilité

Globalement, le marché du CO2s'est montré résistant, avec un prix relativement stable ces derniers mois. « Après avoir baissé à 8 euros en février 2009, car la crise économique avait amené les entreprises à vendre leurs quotas pour se procurer de la liquidité, le prix résiste autour de 15 euros malgré la baisse de la production industrielle et les excédents de permis », indique Mark Lewis.

De quoi encourager les acteurs soumis à limitation sur leurs émissions à faire fructifier leurs positions CO2. Ainsi, les entreprises européennes, qui se voient attribuer des quotas chaque année avant de devoir les restituer l'année suivante, ont parfois tiré parti du différentiel de prix entre les crédits européens et ceux des CER, qu'elles peuvent utiliser à hauteur de 13 % pour se mettre en conformité. Or, les prix des CER supportent une prime de risque, liée à une crainte sur la livraison des projets MDP. En même temps, les prix des deux types de quotas sont amenés à se rapprocher car ce sont les industries européennes qui utilisent les crédits CER. « De nombreux groupes avaient acheté des CER contre des EUA il y a deux ans quand le ‘spread' entre les deux valeurs s'était élargi pour atteindre plus de 8 euros, explique ainsi Harshika Patel, responsable des ventes pour les marchés environnementaux chez Barclays Capital. Quelques industriels et électriciens ont débouclé ces opérations au début de cette année, alors que le prix du CER s'est fortement rapproché de celui de l'EUA, se donnant la possibilité de refaire cette opération à un moment plus avantageux. » Veetra, la filiale du groupe Veolia qui gère la position du groupe en actifs carbone, a par exemple réalisé une transaction de ce type avec l'intention de la réitérer quand le spread lui paraîtra à nouveau favorable.

Prix unique

Autre possibilité, « pour les acteurs qui ont encore du mal à emprunter auprès des banques, il est possible d'effectuer des opérations de ‘repo' (vente au comptant et rachat à terme, NDLR) sur plus longue période, poursuit Harshika Patel. Ces stratégies ont été d'autant plus intéressantes que la courbe des prix des crédits carbone était quasiment plate en 2007 et 2008 ». Pour en profiter, les entreprises ont joué sur le système d'allocation européen qui leur concède un véritable fonds de roulement de crédits CO2.

La perspective d'une multiplication des places d'échange avec, in fine, un prix unique du crédit carbone ne peut que conforter la dynamique globale de marché. « On s'attend au développement des mécanismes d'‘offset', avec une multiplicité de prix régionaux, chaque marché ayant ses règles d'importation, mais il y aura des possibilités d'arbitrage et donc une certaine convergence », anticipe Philippe Rosier.

Un processus qui devrait tout de même se faire dans la durée, tant les situations et les contraintes seront différentes d'un marché à l'autre. Si l'Europe prévoit un prix de 33 euros la tonne de carbone en 2012 et de 50 euros en 2020, il est impossible d'imaginer un tel niveau de prix à ces dates aux Etats-Unis...

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