Xavier Rolet n'aura pas tardé à imprimer sa marque. Huit mois après avoir succédé à Clara Furse, le nouveau PDG du London Stock Exchange (LSE) a réussi un joli coup : s'emparer de 60 % de Turquoise, une plate-forme boursière alternative (dite aussi MTF pour multilateral trading facility) lancée en septembre 2008 à l'initiative de neuf grandes banques d'investissement. Une opération stratégique pour l'opérateur boursier britannique qui, confronté à la montée en puissance des MTF tels que Chi-X Europe ou Bats Europe sur son marché domestique, semblait démuni face à l'érosion de sa part de marché. Celle-ci, selon les dernières données de Thomson Reuters, ressort aujourd'hui à environ 60 %, contre 96 % en mars 2008. Une perte de part de marché qui s'est traduite par un recul de 33 % de son chiffre d'affaires sur son activité de négociation actions sur le dernier trimestre. Dans le même temps, Chi-X Europe et Bats Europe ont gagné du terrain, affichant respectivement des parts de marché de l'ordre de 23 % et 10 %.
Une concentration attendue
En mettant la main sur Turquoise, le LSE va désormais pouvoir lutter à armes égales avec cette nouvelle concurrence, disposant d'une plate-forme qui couvre une quinzaine de pays sur le Vieux Continent. L'opération lui permettra d'étoffer son offre, le LSE ayant annoncé la fusion de son dark pool baptisé Baïkal - un système de négociation de blocs de titres en tout anonymat - avec celui de Turquoise. Or, « depuis la disparition de Lehman Brothers, le LSE se retrouvait isolé sur le marché, d'où une attitude agressive pour se repositionner », observe Axel Pierron, senior vice president au cabinet Celent. La Bourse de Londres se met au diapason de ses grands rivaux Nyse Euronext et Deutsche Börse qui disposent chacun de leur MTF et de leur propre dark pool. « Les principales Bourses en Europe vont désormais se concurrencer sur une base paneuropéenne, note un porte-parole du London Stock Exchange. Il est donc très important pour nous d'avoir une plate-forme qui offre des services à travers toute l'Europe. »
Deux ans après l'entrée en vigueur de la directive MIF (Marché d'instruments financiers), qui a favorisé l'émergence de ces plates-formes alternatives, l'initiative du LSE sur Turquoise constitue le plus important rachat d'un MTF par un opérateur historique. Ce n'est toutefois pas le premier du genre. Début décembre, Deutsche Börse avait en effet acquis 75 % de Tradegate, une Bourse alternative dédiée aux investisseurs privés. Ces opérations annoncent-elles le début d'une vague plus profonde de consolidations dans le paysage boursier européen ? A en croire les experts et les acteurs du secteur, le mouvement semble inéluctable. « La phase de concentration des acteurs était attendue, voire écrite depuis l'entrée en vigueur de la directive MIF, avance Thibaut de Lajudie, associé au sein du cabinet de conseil Ailancy. Depuis plus d'un an, la rumeur annonçait la vente de Turquoise qui a connu des difficultés pour se créer et qui s'est lancé sur le marché en pleine crise. Cette plate-forme a rapidement peiné à atteindre ses objectifs de part de marché. »
Au cours des deux dernières années, les plates-formes alternatives se sont multipliées en Europe, engendrant un éparpillement des transactions boursières dans un contexte de crise financière et d'effondrement des marchés. « Il n'est pas tenable d'avoir six ou sept MTF alors que les volumes de marchés sont plus faibles que ce qui était envisagé lors de l'élaboration des plans d'activités en 2007, juge d'ailleurs Graham Dick, directeur du développement pour Chi-X Europe. A terme, je pense qu'il restera quatre à cinq grands acteurs, en incluant MTF et Bourses traditionnelles, qui opéreront sur une base paneuropéenne. »
En moins de deux ans, les MTF ont pourtant réussi leur pari : battre en brèche le monopole dont jouissaient les opérateurs historiques sur leur marché national. Les quatre principaux MTF - Bats Europe, Chi-X Europe, Nasdaq OMX Europe et Turquoise - détiennent aujourd'hui entre 30 % et 35 % de parts de marché sur les principales places financières, à savoir l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni. De grands courtiers européens ont d'ailleurs recours, dans des proportions non négligeables, aux services de ces différentes plates-formes (lire l'entretien).
Leur pérennité est toutefois loin d'être assurée. En jouant la carte de la guerre tarifaire pour attirer des volumes d'échanges, les MTF ont renoncé pour un temps à générer des profits. Résultat : à ce jour, ces jeunes plates-formes sont encore largement déficitaires. En octobre dernier, lors d'une conférence organisée à Paris par CA Cheuvreux, Eli Lederman, PDG de Turquoise, résumait parfaitement les difficultés auxquelles sont confrontés ces nouveaux acteurs. « Nous sommes des start-up. Aussi, il nous sera difficile d'être rentables dans un avenir proche », reconnaissait-il. De fait, en 2008, Turquoise avait conclu son exercice par une perte de 15,7 millions de livres, soit plus de 17 millions d'euros. Finalement, seul Chi-X Europe, qui revendique le titre de quatrième à cinquième Bourse européenne, semble tirer son épingle du jeu. « Grâce à une activité plus régulière au quatrième trimestre, nous avons été rentables sur les derniers mois de l'année 2009 », annonce Graham Dick, refusant cependant de divulguer des détails chiffrés. Pour les autres, la partie est encore loin d'être gagnée. « Nous espérons être rentables vers la fin de l'année 2010, conformément à notre plan de développement initial, avance Mark Hemsley, PDG de Bats Europe. Mais tout dépendra des conditions de marché. » Or, faute d'atteindre rapidement l'équilibre financier, de nombreuses plates-formes alternatives pourraient disparaitre ou être absorbées par des concurrents. « Aujourd'hui, peu de MTF européens ont des volumes suffisamment intéressants pour susciter la convoitise d'une Bourse », nuance toutefois Axel Pierron.
Diversifier les sources de revenus
A en croire les experts du secteur, pour assurer leur survie, les MTF se doivent désormais de diversifier leurs activités. Une démarche indispensable alors que ces nouveaux entrants ont tous adopté le même modèle économique, à savoir une activité concentrée sur les valeurs les plus liquides (blue chips) des principaux marchés européens. Car si leur argument tarifaire a pu jouer à plein lors de leur lancement, celui-ci ne constitue plus un élément de différenciation. « Au niveau des prix actuels d'exécution, la situation n'est pas viable, estime même Thibaut de Lajudie. Quand vous êtes dans une situation de guerre des prix comme le sont les MTF, il est indispensable de diversifier vos sources de revenus. C'est aujourd'hui l'un de leurs principaux défis. » Conscients de l'enjeu, certains d'entre eux ont déjà emprunté cette voie. De fait, Equiduct offre depuis plusieurs mois un service d'analyse de la fragmentation de la liquidité. Pour sa part, Chi-X, après avoir lancé son dark pool et ouvert la négociation sur les ETF (exchange traded funds), vient de démarrer un nouveau service baptisé Chi Vision. « Ce service donne la possibilité aux clients d'accéder par une seule voie à notre ‘dark pool' et à notre MTF mais aussi à d'autres sources de liquidités, c'est-à-dire à d'autres ‘dark pools', ou à des fournisseurs électroniques de liquidités », précise Graham Dick. D'autres, au contraire, préfèrent remettre à plus tard cette diversification, à l'instar de Bats Europe. « Nous resterons encore concentrés sur notre activité ‘cash equity' en 2010, explique Mark Hemsley. Nous réfléchirons au développement de nouvelles activités à une date ultérieure. » C'est pourtant grâce à leur capacité à trouver de nouveaux relais de croissance que les MTF réussiront à s'installer dans le temps dans un paysage boursier dont la mutation est loin d'être achevée.