Le secteur des institutions de prévoyance poursuit sa concentration à grande vitesse. Depuis le début de l'année, plusieurs groupes de protection sociale ont en effet publié leurs bans. Parmi eux, Apri et Ionis ont ainsi finalisé leur union pour donner naissance à un nouvel ensemble, Aprionis, début janvier. Quelques jours plus tôt, Novalis et Taitbout avaient également entériné leur rapprochement, créant le groupe Novalis Taitbout. Deux opérations qui confirment une tendance amorcée dès le début des années 2000, plusieurs organismes de prévoyance de petite ou moyenne taille se regroupant. Ce fut le cas en 2005 des groupes Vauban et Humanis. D'autres leur ont ensuite emboîté le pas : fusion de Réunica avec Bayard en 2006, puis rapprochement de Malakoff et Médéric le 1er
juillet 2008. « Il y a quelques années, il y avait encore entre 40 et 50 groupes de protection sociale en France, remarque Jean-Paul Lacam, directeur général de Novalis Taitbout. Aujourd'hui, on en compte 18 dans l'Hexagone. »
Enjeux autour de la retraite
La problématique récurrente autour de l'avenir des régimes de retraite complémentaire n'est pas étrangère à ce phénomène de regroupement. « Les institutions de prévoyance sont pour la plupart liées à des organismes de retraite complémentaire, explique Alain Quibeuf, directeur marketing stratégique chez Malakoff Médéric. Le mouvement de concentration des caisses de retraite complémentaire, voulu par les partenaires sociaux, touche donc également ces institutions. » La gestion des caisses de retraite, en délégation des fédérations Agirc (cadres) et Arrco (salariés), constitue en effet le cœur de métier des groupes de protection sociale. Or, ces deux fédérations ont initié depuis 2001 un vaste processus de rationalisation de ces caisses de retraite. Principal objectif : construire à horizon 2013 une plate-forme unique pour la gestion de retraite complémentaire, baptisée « usine retraite. » Dans ce cadre, les deux fédérations ont incité les groupes de prévoyance à se réunir au sein de groupements d'intérêts économiques (GIE) informatiques, afin de réduire les coûts de gestion et de réaliser des économies significatives. Six grands GIE ont donc vu le jour, à charge pour eux de développer les composantes applicatives de la future « usine retraite ». Une démarche extrêmement structurante qui a alors conduit certains acteurs à aller plus loin que la simple mutualisation de moyens informatiques pour fusionner purement et simplement. L'union entre Novalis et Taitbout en est un parfait exemple. « Nous étions déjà sur la même plate-forme informatique en matière de retraite et d'assurances de personnes, explique d'ailleurs Jean-Paul Lacam. Nous avons donc regardé si nous pouvions davantage travailler ensemble et nous avons découvert des complémentarités en termes de réseaux de distribution, de portefeuilles clients et d'implantations géographiques. »
Par ailleurs, dans cette démarche de rationalisation, Agirc et Arrco ont imposé de nouvelles exigences aux groupes paritaires en termes de coûts de gestion et de qualité de service vis-à-vis des salariés. Des contraintes qui ont joué dans les réflexions des institutions de prévoyance. « Nous partagions la même conviction qu'il fallait faire plus en termes d'efficacité dans notre gestion des régime de retraite, explique Alain Quibeuf. Nous voulions également investir davantage et transformer la relation client. Il y avait donc un vrai enjeu pour les deux groupes. »
De nouvelles ambitions
Ultime leitmotiv des groupes de protection sociale qui participent au mouvement actuel de concentration : prendre plus de poids sur le marché des assurances de personnes, particulièrement en assurance santé et prévoyance, tant individuelle que collective, et en épargne retraite. Or, leur développement sur ces segments demeure relativement modeste, notamment en raison de la montée en puissance des mutuelles, des assureurs traditionnels et des bancassureurs. « Il y a quelques années, assureurs traditionnels, mutuelles sans intermédiaire, mutuelles santé et institutions de prévoyance avaient chacun leur spécialité sur le marché de l'assurance, explique Taoufik Megzari, associé assurance et protection sociale chez Aedian Consulting. Aujourd'hui, les frontières entre les différentes familles s'estompent et la concurrence devient de plus en plus forte, notamment en santé et prévoyance, métier historique des institutions de prévoyance. » De fait, en santé et prévoyance collective, derrière Axa, qui totalise 4 milliards d'euros de cotisations, des groupes comme Malakoff Médéric, AG2R La Mondiale et ProBTP ne collectent qu'entre 1,2 et 2 milliards d'euros. Les autres acteurs de la protection sociale ont des volumes d'activité compris entre 500 millions et 1 milliard d'euros.
« Notre objectif en assurance de personnes est d'atteindre un chiffre d'affaires de 1,2 milliard d'euros d'ici à 2011, contre 900 millions actuellement », explique Jean-Paul Lacam. Le discours est identique chez Malakoff Médéric : « Nous visons 5 milliards d'euros de chiffre d'affaires en assurance de personnes à horizon 2012, contre 3,3 milliards aujourd'hui », précise Alain Quibeuf.
Se rapprocher permet ainsi aux groupes de protection sociale d'être mieux armés face à cette concurrence de plus en plus exacerbée. « L'objectif de ces rapprochements est clairement d'atteindre la taille critique, c'est-à-dire au-delà du milliard d'euros en assurance de personnes, souligne Taoufik Megzari. Ces mouvements leur permettent d'accroître leur force de frappe commerciale, de pouvoir exister sur le marché et d'avoir une plus grande légitimité, notamment pour discuter de partenariats avec de grands assureurs de la place. »
Des offres complémentaires
Les fusions ne représentent en effet qu'une facette du mouvement de concentration du secteur. Certains groupes ont privilégié la voie des partenariats pour accélérer leur développement. L'objectif de telles alliances est de bénéficier de l'expérience du partenaire et de son réseau de distribution pour pénétrer ou accroître leur présence sur des segments de marchés où les institutions de prévoyance sont encore peu présentes, comme la retraite supplémentaire. C'est le cas du groupe Mornay qui a renforcé son alliance avec Generali en juin 2008 afin de lancer une offre d'épargne retraite supplémentaire. Pour sa part, Réunica a créé avec Groupama une coentreprise à 50/50 spécialisée en retraite supplémentaire, baptisée Réunima. Un partenariat qui a aussi permis au groupe de prévoyance de commercialiser l'offre dépendance individuelle de Groupama. Enfin, plus récemment, Malakoff Médéric s'est associé à CNP Assurances pour constituer une coentreprise en épargne retraite, mettant en commun forces commerciales et offres produits.
Dans un tel contexte, nul doute que cette vague de concentration est appelée à se poursuivre, voire à s'intensifier. « Ce mouvement de concentration devrait se poursuivre dans les dix prochaines années », estime d'ailleurs Taoufik Megzari. D'ores et déjà, certains acteurs ont posé quelques jalons en la matière. Le nouveau groupe Aprionis a ainsi signé un protocole d'accord avec Vauban Humanis en vue d'une fusion en 2011. Objectif : créer le quatrième groupe français de protection sociale. Quant à Novalis Taitbout, il a engagé des discussions avec Réunica en vue d'une éventuelle union. Les institutions de prévoyance n'ont donc pas fini de faire parler d'elles.