On le sait, les grands institutionnels sont un levier important de l'investissement socialement responsable (ISR). Ce que l'on sait moins, c'est que ces investisseurs ont, au fil de l'eau, écrit leur propre doctrine ISR et approchent les gestionnaires avec leurs exigences, délaissant leur offre standard. «Dès nos premiers appels d'offres, en juin 2005, nous avons souhaité sélectionner les acteurs ayant des ressources en termes d'analyses extra-financières, qu'elles soient externes ou internes», souligne Nada Villermain-Lécolier, directrice de l'investissement responsable pour le FRR (Fonds de réserve pour les retraites). Par ailleurs, sur la trentaine de sociétés auprès desquelles le FRR a externalisé sa gestion (toutes classes d'actifs confondues), les deux tiers sont signataires des Principes pour l'investissement responsable (PRI) édictés par l'Organisation des Nations unies (ONU). Sans être absolue, cette initiative permet de faire la différence... d'autant que depuis 2008, l'objectif du FRR s'inscrit dans la convergence de l'ensemble de ses gestions vers la démarche ISR. «Evidemment, nos exigences diffèrent, poursuit Nada Villermain-Lécolier. Un gestionnaire traditionnel n'est pas obligé de montrer la supériorité de la notation de son portefeuille par rapport à celle d'un indice, illustre-t-elle. Néanmoins, il doit avoir une sensibilité forte à l'investissement responsable.» En effet, les mandats ISR s'inscrivent pour le FRR dans une démarche expérimentale afin que la méthode soit exportée dans la mesure du possible à la gestion mainstream. Une initiative au bout de laquelle l'Erafp (Etablissement de retraite additionnelle de la fonction publique) est déjà allé. Dès novembre 2005, l'établissement public décide de passer au «tout-ISR» et adopte sa propre charte ISR en mars 2006. Cette charte définit cinq domaines de valeurs «avec une prédominance du critère 'Social', parmi le triptyque ESG, qui s'explique non seulement par la composition du conseil d'administration, composé pour moitié par des représentants du personnel particulièrement attachés à cette problématique, mais également par le souci de mener une politique de placements qui prenne en compte l'intérêt général», relève Olivier Bonnet, responsable de la stratégie ISR pour la caisse de retraite. Si, pour bâtir leurs référentiels ISR respectifs, l'Erafp a recouru aux conseils de Vigeo (actions) et de l'allemand Oekom (émissions souveraines) et le FFR à BFinance et Carlos Joly, expert en la matière, afin de traduire au sein de ses portefeuilles les dix principes du Pacte mondial de l'ONU, le groupe Agrica, a quant à lui élaboré en interne sa propre chartre. «Nous avons monté un groupe de travail transverse qui durant une année a réfléchi à ce que sera notre doctrine 'Durable'», retrace Jean-Claude Guimiot, directeur général d'Agrica Epargne, avant de se rapprocher de Vigéo afin que soit mise en place une grille spécifique. Cinq des six critères extra-financiers de l'agence ont été retenus. «La gouvernance a été évincée de nos critères extra-financiers, car nous estimons que les marchés financiers sanctionnent automatiquement les mauvaises pratiques», poursuit-il. A l'inverse, les droits humains pèsent par exemple 30 % de l'allocation. Sans doute une traduction des caractéristiques de l'établissement public dont certains adhérents, les saisonniers, connaissent une situation précaire.
Gestion sur mesure
Bien évidemment, la nature même de l'investisseur façonne sa vision de l'ISR : les caisses de retraite, mutuelles, groupes de protection sociale... estimant avoir une responsabilité sociale. Et puis, «la constitution du conseil d'administration mixte composé de représentants des salariés, ou de syndicats donne bien évidemment une impulsion plus sociale à la démarche ISR", constate Pascale Sagnier, responsable Recherche pour le département Investissement Responsable d'AXA IM. Et question de culture, le pays d'origine modifie la perception de l'investissement responsable. «Les institutionnels des pays scandinaves attachent une importance aussi bien aux piliers Environnement, Social et Gouvernance, estime Christophe Butz, expert en durabilité pour Pictet en Suisse. Les anglo-saxons sont davantage attachés au comportement environnemental des entreprises, tandis que ceux d'Europe continentale, plus encline à un interventionnisme sociale, mettront l'accent sur le pilier 'Social'.»
En outre, le niveau de maturité chez ces grands clients sera déterminant dans la relation au gestionnaire. Outre ceux qui se limiteront à souscrire à un fonds ouvert standard, «il y a ceux qui ont établi une charte de valeurs et qui nous demandent de la décliner dans leur gestion", explique Christophe Point, directeur commercial chez Natixis Asset Management (NAM). Mais dans cette hypothèse, "nous avons le plus souvent pour ainsi dire carte blanche pour bâtir l'allocation d'actifs», poursuit Hervé Guez, responsable recherche ISR chez NAM. Puis il y a les investisseurs plus aguerris qui ont déjà prédéfini avec l'aide d'un consultant ou d'une agence de notation, l'univers investissable, c'est-à-dire les entreprises que le gérant devra, ou pas, intégrer dans le portefeuille. «Nous ne faisons alors pas de sélection de valeurs, explique Christophe Point. Mais nous justifions de la présence ou de l'exclusion de certains sous-jacents, à la lumière de notre propre recherche, et proposons des alertes de second niveau. Si le client s'est appuyé sur une agence extra-financière, nous veillerons à être réactifs à l'actualité qui pourrait remettre en cause les opinions des agences (le renouvellement managérial chez Siemens, les effets de la marée noire pour BP...).» Dans certains cas, consultants comme investisseurs peuvent être relativement intrusifs : le champ d'action du consultant pouvant aller jusqu'à déterminer le taux de rotation du portefeuille. Côté client, le FRR, par exemple, soumet chaque année les 3.000 valeurs détenues au travers de l'ensemble de ses mandats à l'agence de recherche Eiris qui s'assure alors du bon respect du Pacte mondial, des conventions internationales et de la non implication de ces sociétés de près ou de loin au secteur controversé de l'armement. «Nous indiquons par écrit à nos sociétés de gestion les mauvais élèves afin qu'elles y apportent une attention particulière, qui va de l'exclusion à l'assistance au dialogue qu'entame le FRR avec ces entreprises dans le cas d'incidents répétés», explique Nada Villermain-Lécolier.
Offre organisée
Selon NAM, répondre à des demandes aussi précises ne pose aucun problème s'agissant là d'une gestion sous mandat, une pratique très largement répandue chez les investisseurs institutionnels. Axa IM a plus ou moins structuré son offre au travers de la stratégie RI Inside qui permet à l'ensemble des gérants de la société d'accéder à l'application web RI Search afin d'intégrer les dimensions ESG dans leur processus d'investissement. «Cela signifie que nos équipes de gestion traditionnelle sont capables de compléter chacune des expertises de gestion d'Axa IM avec une stratégie IR adaptée aux besoins de nos clients», souligne Pascale Sagnier. Plus récente et plus petite, la Financière Responsable dont les principes de gestion sont totalement tournés vers le socialement responsable, a mis en place une Emprunte Ecosociale qui permet d'apprécier, par leurs performances sociales et environnementales (création d'emploi, sécurité au travail, formations proposées, maîtrise de leurs émissions à effet de serre...), les entreprises dans lesquelles le gestionnaire investit au travers de ses deux fonds ouverts. «Cela permet aux institutionnels de jauger l'impact d'une démarche ISR, affirme Stéphane Prévost, fondateur et directeur général de la société de gestion. Ces grands investisseurs attendent de cette démarche des incidences concrètes dans l'économie réelle.» Néanmoins, derrière cette apparente facilité, les demandes sur mesure «supposent toujours un travail supplémentaire pour nous», admet Christophe Butz, de Pictet. Le gestionnaire helvétique qui n'a pas sa propre recherche ISR, mais passe par l'agence extra financière locale Inrate, indique que certains investisseurs lui donnent jusqu'à une année supplémentaire pour obtenir les informations supplémentaires sur une entreprise en particulier ou un secteur. «Nous demandons auprès d'Inrate l'extension du produit de recherche sur des domaines particuliers», confie Christophe Butz. Tandis que NAM n'hésite pas à se tourner vers des agences de notations extra-financières pour compléter sa recherche. Cependant, plus un investisseur aura une vue précise et mature sur son engagement ISR, plus il sera aisé pour le gestionnaire de mener à bien sa mission. «Il n'est pas durable d'imposer ses propres vues extra-financières», affirme Christophe Butz.