Les instruments financiers liés au carbone ne représentent encore que 1 % des volumes traités sur des marchés organisés de matières premières, selon la Banque des règlements internationaux (BRI). Bien que naissants, ils suscitent depuis cinq ans les appétits grandissants de sociétés du secteur privé. Selon le cabinet d'études britannique New Carbon Finance, 109 fonds carbone sont en activité au niveau mondial à la fin du premier trimestre 2009, et 80 d'entre eux ont déjà levé du capital. Fait significatif, alors que le secteur public avait fait office de pionnier, il représente aujourd'hui 3,4 milliards de dollars d'investissement, tandis que les entreprises privées, et les fonds en tête, pèsent 9,4 milliards de dollars.
Ces gestionnaires développent des portefeuilles d'activités complémentaires. Le gérant britannique Climate Change Capital, leader du secteur avec près de un milliard de dollars d'actifs sous gestion, a ainsi construit au cours de ses cinq années d'existence une activité de conseil aux entreprises souhaitant se tourner vers les énergies vertes mais surtout un portefeuille de fonds, empruntant à la fois aux techniques des hedge funds et du capital-investissement. A côté d'investissements liés aux mécanismes de développement propre institués par le protocole de Kyoto, les CDM (clean development mechanisms) et les JI (joint implementations), Climate Change Capital a ainsi créé l'an dernier un fonds de capital-investissement d'un montant de 200 millions d'euros, destiné à prendre des participations de 10 à 20 millions dans des entreprises innovantes en matière d'énergie propre : « Notre objectif est de nous assurer que la nature des investissements réalisés obéit aux principes de convergence entre le respect de l'environnement et la création de valeur pour nos investisseurs », explique James Cameron, directeur exécutif de Climate Change Capital.
Expansion
De son côté, Man Investments, gestionnaire de hedge funds, anticipe aussi de nouvelles sources d'expansion : « Nous voyons se développer nombre d'occasions dans les stratégies de 'trading' de 'futures' dans la mesure où ces marchés continuent à croître », indique Michelle McCloskey, responsable des nouveaux investissements alternatifs au sein de RMF Investment Management aux Etats-Unis, filiale de Man Investments. De même, CF Partners, basé à Londres, a lancé il y a quelque mois un fonds d'arbitrage carbone dont il finalise actuellement la collecte de 50 millions de dollars. Objectif : jouer sur les différences de prix entre le marché européen des EUA (European Union allowance) et les certificats de réductions d'émissions CER (certified emission reduction), ainsi que sur les différences entre prix des matières premières énergétiques (pétrole, charbon, gaz) et prix du carbone. « Lorsque nous avons géré en interne l'année dernière notre portefeuille pour nous assurer de la pertinence de notre modèle, nous avons réalisé des retours de 8 % depuis le début du mois de juin jusqu'à présent, alors que les prix du carbone chutaient sur la même période », assure Simon Glossop, partner au sein de CF Partners.
Dans l'immédiat, ces acteurs - tous modèles confondus - doivent néanmoins composer avec l'impact de la crise financière. Les levées des fonds spécialisés ont ainsi sévèrement chuté en 2008 (voir le graphique). « Le marché du carbone se trouve actuellement dans une impasse en raison de l'incertitude relative au cadre réglementaire post-2012, explique Guy Turner, directeur de New Carbon Finance. Les fonds ne disposent pas de suffisamment de temps pour investir dans de nouveaux projets et les rentabiliser d'ici la fin 2012. Il se peut néanmoins que nous assistions à un regain d'intérêt dès lors que les grandes lignes de ce nouveau régime seront définies mais cela ne se produira pas avant mi-2010 au mieux. » L'institut Point Carbone estime en effet que les investissements en matière de CDM et JI vont plonger cette année respectivement de 44 % et 45 %, comparé à l'année 2008. Selon Arne Eik, manager CDM/JI au sein de cet institut, la crise financière « ne devrait cependant pas impacter les fonds fermés dont les investissements existants ont déjà été réalisés mais plutôt ceux qui sont en cours de levée ».
Signe de maturité
Autre source de préoccupation : la chute des cours des quotas d'émissions de carbone sur les Bourses. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, les experts interprètent néanmoins cette tendance comme un signe de maturité. « Le marché du carbone a fait exactement ce que l'on attendait de lui, estime Simon Glossop. Il s'agit d'un marché régulé par les principes de l'offre et de la demande, et le fait que les émissions de carbone ont considérablement reculé a entraîné une baisse logique des prix à hauteur de 7 à 8 euros, conséquence d'une demande inférieure à l'offre ». Avec à la clé, de nouvelles occasions de marché : « Lorsqu'une classe d'actifs dégringole, c'est aussi le moment idéal pour investir, assure James Cameron. Quelles que soient les conditions d'activité, il faut rester convaincu que le gouvernement britannique maintiendra sa politique de soutien à ce marché. »
Si, aujourd'hui, l'essentiel des projets dits CDM sont réalisés dans les pays émergents (générant des certificats échangés de gré à gré ou sur les marchés européens), les idées du nouveau président américain ouvrent des perspectives outre-Atlantique. Barack Obama est en effet également partisan de la mise en place d'un marché national contraignant d'échanges de permis d'émissions de CO2, sur le modèle de ce qui existe déjà au sein de l'Union européenne. « Il existe ici aux Etats-Unis un marché qui bruisse de demandes d'éclaircissements sur la mise en œuvre d'une stratégie carbone sous l'administration Obama », souligne la responsable de RMF.