Les entreprises qui doivent réduire leurs émissions de carbone n'hésitent plus à recourir au marché pour gérer cette nouvelle contrainte. Parmi les secteurs concernés (lire l'encadré), les énergéticiens supportent la majeure partie de l'effort de réduction. « Ils interviennent au quotidien sur les marchés du CO2, indique Olivier Muller, senior manager développement durable chez PriceWaterHouseCoopers. En fonction de leurs prévisions de production et des énergies qu'ils comptent utiliser, ils anticipent leurs émissions de CO2 et prennent en conséquence leurs décisions d'achat ou de vente, selon les quotas qu'ils ont en stock. De même, les industriels gros consommateurs d'énergie sont des acteurs réguliers sur le marché, au comptant comme à terme. »
Mais progressivement, c'est l'ensemble des entreprises allocataires de quotas qui gèrent activement ces derniers. « Les entreprises disposent désormais d'un bon niveau de connaissance sur le marché du CO2 et les mécanismes pouvant influer sur les prix, estime Sylvain Goupille, directeur adjoint de la finance CO2 chez BNP Paribas. Les banques ont effectué un important travail de sensibilisation sur ces sujets. »
Des instruments simples
Les stratégies ne font pas pour autant assaut de sophistication et les instruments de marché les plus simples sont privilégiés. « Les produits utilisés par les entreprises sont encore relativement basiques, avec des 'futures', des options simples et des 'swaps', décrit Emmanuel Fages, responsable de la recherche carbone et charbon chez Société Générale. Les électriciens se couvrent jusqu'en 2012 et commencent à aborder 2013, tandis que les industriels ont un horizon d'une année, voire 2010 maximum. » De fait, une gestion prudente reste la priorité même dans de grands groupes. « Comme par le passé, nous continuons en 2009 à avoir une gestion très pragmatique de la contrainte carbone, prévoyant la gestion de nos quotas pour l'année en fonction de nos prévisions d'activité, puis l'ajustant sur une base mensuelle selon les émissions réelles, explique Denis Daumal, directeur analyse et marchés chez Veolia Environnement. Nous intervenons donc essentiellement sur le marché 'spot', notre objectif étant de réaliser nos opérations de marché en CO2 à un niveau de prix proche de la moyenne des cours de l'année. »
De plus en plus toutefois, le faible niveau du prix du carbone - il a été divisé par deux depuis l'été dernier - représente aussi un événement dont certains industriels entendent profiter. « Les entreprises ont jusqu'à la fin de la période phase II pour acquérir les quotas manquant d'une année, et l'allocation de l'année 'n+1' peut compenser les besoins de l'année n, détaille Fabrice Thiebaut, directeur des opérations de marché chez Sagacarbon, un courtier en CO2, filiale de la Caisse des dépôts. De ce fait, certaines opportunités sont bonnes à prendre en fonction du cours des quotas carbone et des besoins. » Le courtier propose des stratégies d'optimisation de la gestion de quotas, avec notamment des produits structurés et des options.
Mais la tendance la plus nouvelle tient assurément au nombre croissant d'entreprises qui font usage de leur allocation de quotas pour améliorer leur trésorerie. « Depuis le début de l'année, les industriels ont déployé une forte activité de vente sur le marché pour monétiser leurs positions longues en CO2, qu'il s'agisse de permis 2008 non utilisés ou de ceux qu'ils recevront en 2009 et 2010, expose Sylvain Goupille. Les excédents anticipés sont d'autant plus importants que les installations les moins performantes - et donc les plus polluantes - s'arrêtent en premier, et par conséquent, la baisse des émissions est démultipliée par rapport à la baisse de la production industrielle. »
De quoi expliquer l'explosion des volumes sur le marché spot, les sociétés n'hésitant pas, au besoin, à vendre des quotas non excédentaires. « Un certain nombre d'entreprises prennent le risque de vendre dès à présent leurs quotas d'émission, quitte à devoir en racheter plus tard pour se conformer in fine à leurs obligations CO2, souligne Jean-François Keith, associé chez OTC Conseil. L'obligation de trouver du cash l'emporte à court terme. » Une fonction du marché carbone qui n'était certes pas prévue et qui n'est pas sans biaiser le mécanisme de marché.