Les docteurs, têtes pensantes de la finance

Malgré les idées reçues, ces profils dotés d’expertises pointues sont recherchés dans certains métiers comme la réassurance.

Par Soraya Haquani le 11/03/2010 pour L'AGEFI Hebdo

 
 

Ce fut tout à fait naturel pour moi de travailler dans le secteur bancaire : je m'étais toujours intéressé à la banque, j'avais étudié l'économétrie monétaire et ma thèse avait porté sur les décalages en politique monétaire. Mais mon arrivée au Crédit Agricole est, elle, due au hasard. J'avais entendu dire qu'il y avait une grande dynamique dans ce groupe.» Ce n'est pas un docteur (en sciences économiques en l'occurrence) comme les autres qui s'exprime ainsi sur son parcours : Georges Pauget, qui vient à 63 ans de lâcher les rênes du Crédit Agricole après y avoir passé 37 ans, fait partie de ces docteurs qui ont décidé d'orienter leur carrière professionnelle vers l'industrie bancaire plutôt que vers l'enseignement supérieur. Mais en mai prochain, l'ancien professeur d'économie des universités de Bordeaux et de Pau va revenir à ses premières amours en reprenant son métier d'enseignant à Paris-Dauphine (puis aussi à Sciences Po Paris).

Georges Pauget n'est pas le seul dirigeant de banque à être titulaire du grade le plus élevé de l'université. Denis Kessler, PDG de Scor, est lui aussi docteur en économie et continue à enseigner, tandis que Vikram Pandit, patron de Citigroup, affiche le PhD de finance de l'université de Columbia à New York. Toutefois, ces belles évolutions de carrières ne sont pas tellement révélatrices en France, d'une perception positive des docteurs par les établissements financiers, où ils souffrent plutôt d'un déficit d'image. Trop intellectuels, trop abstraits, pas assez opérationnels, ces profils ne sont pas toujours vus d'un bon œil. «Il y a une raison historique à cela, explique Julien Calmand, chargé d'études au Centre d'études et de recherche sur les qualifications (Cereq). Dans le système français, et notamment dans la finance, la concurrence est très rude pour les profils universitaires face aux grandes écoles de commerce et d'ingénieurs. Il faut aussi dire que les docteurs éprouvent en général plutôt le désir de travailler dans la recherche publique et académique.»

Compétences spécifiques

Pourtant, la spécificité de leurs compétences peut parfaitement s'adapter au sein de grandes institutions financières, et dans certains métiers, elle est même très recherchée. Ainsi, les docteurs sont souvent présents dans des sociétés de capital-risque (car elles investissent dans les secteurs high tech et les biotechnologies), dans des groupes d'assurances et de réassurance (notamment chez les actuaires) et dans les départements de recherche macroéconomique de grandes banques. C'est le cas de Sophie Mametz, économiste au sein de l'équipe de recherche de Natixis. Docteur en économie, elle s'est dirigée vers la recherche en banque très peu de temps après avoir soutenu sa thèse en 2001 : «Patrick Artus (directeur de la recherche économique de Natixis, NDLR) était venu à l'université d'Aix-Marseille II pour des séminaires et il a aussi figuré dans le jury de ma thèse. Puis il m'a proposé de rejoindre son équipe à la Caisse des dépôts, ce que j'ai fait quelques mois après avoir présenté ma thèse.» Selon cette professionnelle, les banques gagnent à utiliser le savoir-faire des docteurs pour leurs départements de recherche. «Les docteurs apportent des compétences. Ce sont des profils qui ont l'habitude de passer beaucoup de temps à lire et à chercher et qui ont donc la capacité de mener une analyse approfondie, précise et détaillée sur un sujet, défend-elle. Les docteurs ont aussi des qualités d'écriture et de communication orale puisqu'un certain nombre d'entre eux ont enseigné à des étudiants, parallèlement à leurs travaux de recherche.»

Chez Natixis, les «thésards» ne font pas peur, bien au contraire, comme l'indique Sylvain Broyer, adjoint au chef économiste de Natixis et lui-même titulaire d'un double doctorat en économie : «Lorsque j'examine des candidatures, j'ai une sensibilité particulière pour les personnes qui font une thèse. Les docteurs sont autonomes, ils savent mener un projet de A à Z, ils ont travaillé en 'apnée', parfois durant des années, seuls face à la connaissance disséminée. Ils savent construire une pensée et se poser des questions. L'apport d'un docteur à notre travail est grand et je pousse même certains de nos économistes qui sont en troisième cycle à accomplir une thèse». Georges Pauget précise aussi qu'il pourrait à terme accueillir des universitaires au sein de la société de conseil en stratégie qu'il vient de créer, car sa formation de docteur l'a guidé dans des problématiques très concrètes. «Mon bagage scientifique m'a servi dans la seconde partie de ma carrière lorsqu'il a fallu faire des choix stratégiques pour des entreprises et dans le contexte récent de crise, je savais resituer les événements», raconte l'ancien dirigeant de la banque verte.

Docteurs en mathématiques

Mais il n'y a pas que les docteurs en économie et finance qui peuvent intéresser les établissements financiers. Chez le réassureur Scor, il n'est pas rare de croiser des docteurs en mathématiques, en physique, en géophysique... En effet, certains métiers du groupe ont besoin des compétences techniques et très pointues de ces scientifiques. Parmi eux figure Michel Dacorogna, 59 ans, responsable du modèle interne de Scor basé à Zurich, titulaire d'un doctorat de physique théorique, qui continue à enseigner dans les universités de Zurich, Venise et Turin. Son parcours illustre à quel point les théories scientifiques peuvent trouver des applications directes dans des modèles financiers (de risques par exemple). C'est à l'âge de 34 ans que cet enseignant, qui donnait alors des cours à Genève, décide d'opérer un virage professionnel. «J'ai rejoint à Zurich, une société de conseil dédiée aux banques sur leurs modèles de risques. Le fondateur de cette société était lui-même docteur en économie, son père était un physicien renommé et sa mère était la fille d'un grand banquier privé de Zurich !», se remémore Michel Dacorogna. Il y restera treize années comme responsable de la recherche. «Nous avons été parmi les premiers à créer des modèles de 'trading' et des modèles économétriques avec données à haute fréquence et à travailler sur les événements extrêmes dans les rendements financiers», souligne-t-il.

Arrivé chez Scor en 2007, il dirige aujourd'hui une équipe de douze personnes, dont sept sont docteurs en mathématiques, physique et économétrie. «Un scientifique est capable d'utiliser des modèles mathématiques pour élaborer des modèles de risques, développer des bases de données, concevoir des programmes..., soutient ce spécialiste qui s'attache à publier des articles dans des revues scientifiques. Ainsi, au cours de ma carrière, j'avais notamment travaillé sur la mesure physique du temps (les résultats sont d'ailleurs utilisées par certains grands horlogers !) et j'avais utilisé ces théories de changement d'échelles de temps sur des avoirs financiers, car la société où je travaillais croyait à la pertinence de ces modèles.»

Méfiance des opérationnels

A l'instar de Sophie Mametz qui regrette que «dans la culture française, le secteur privé reste assez fermé aux docteurs», Michel Dacorogna constate lui aussi que ces profils «sont regardés avec un peu de méfiance par certains opérationnels, notamment par les opérateurs de marché. Il existe une culture hostile à leur encontre, ils sont considérés comme des intellectuels et la valeur ajoutée apportée par leur formation est difficilement perçue...». Et le scientifique de rappeler que «les premiers fonds alternatifs ont été créés aux Etats-Unis par des professeurs de finance, et un certain nombre de 'hedge fonds' sont aujourd'hui dirigés par des universitairesde renom !».

Loin d'être anecdotique, la carte de visite des "financiers-docteurs" est un élément symbolique qui reflète bien la différence de perception entre la France et les pays anglo-saxons, où le PhD (doctor of philosophy) est un titre bien considéré dans le monde de la finance. «Un Français aura une certaine réticence à indiquer sur sa carte qu'il est docteur. A l'étranger, et notamment chez les Anglo-Saxons, c'est complètement l'inverse !», fait remarquer l'experte de Natixis. Basé entre Paris et Francfort, Sylvain Broyer, a, lui, inscrit la mention «docteur» sur sa carte professionnelle...

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2 réaction(s)
  • Alerter
    24/04/2010 à 06:52

    Si "docteur" est le grade (oh le vilain anglicisme) le plus élevé de l'université, comment situez vous le grade d'"Agrégé de l'Université"?
  • Alerter
    17/03/2010 à 15:43

    ... sauf que les Docteurs, "en apnée pendant plusieurs années", mènent des projets autonomes completement seuls, loin de toute confrérie, ou fratrie, d'aucuns diraient "mafia", Grandes Ecoles
 
 

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