En concentrant 92 % des honoraires de commissariat aux comptes du CAC 40 à fin 2008, les « big four » de l'audit semblent épargnés par la crise. Mais en dépit d'une hausse de 3 % de cette enveloppe - à 701 millions d'euros selon l'Autorité des marchés financiers -, Deloitte, Ernst & Young (E&Y), KPMG et PricewaterhouseCoopers (PwC) livrent des tendances contrastées pour l'exercice 2008-2009, clôturé entre fin mai et fin septembre. Tandis que Mazars, le numéro cinq, table sur une croissance de 4 % environ en France, Deloitte annonce « une légère progression », PwC un chiffre d'affaires stable et KPMG une activité « étale ou en léger retrait ».
« L'audit n'a pas encore beaucoup souffert car les négociations tarifaires s'achèvent traditionnellement à l'automne. L'an dernier, elles s'étaient donc déroulées avant que l'on perçoive l'impact réel de la crise financière, analyse Jean-Luc Decornoy, président du directoire de KPMG SA. La situation sera en revanche plus difficile dans les mois qui viennent, du fait d'une pression très forte sur les honoraires. » Même constat pour Yves Nicolas, directeur général de PwC Audit : « Nous avons déjà dû écraser nos marges, mais l'année noire sera celle qui commence plus que celle qui s'achève ». Chez E&Y enfin, le chiffre d'affaires global a reculé. Alors que seules les activités réglementées avaient souffert en 2007-2008, « nous avons stabilisé le chiffre d'affaires du commissariat aux comptes, mais celui de nos activités non récurrentes a baissé, explique Jean-Pierre Letartre, président d'E&Y France et Luxembourg. Cela concerne les missions exceptionnelles dans l'audit, le conseil en management et en gestion des risques, et les activités de transactions. »
Compression des coûts
La crise ne semble toutefois pas remettre en cause le modèle de développement des gros cabinets ou leur degré d'intégration au sein de leur réseau mondial. Chacun laisse plus ou moins de place aux activités complémentaires de l'audit (voir le graphique), comme le conseil. Ce dernier aussi a souffert, mais certaines spécialités ont le vent en poupe. « Nous avons pour objectif de développer les activités à contre-cycle, comme le conseil en excellence opérationnelle, l'accompagnement des entreprises en difficulté et les missions auprès du secteur public », assure ainsi Jean-Paul Picard, président de Deloitte France.
Les cabinets ne misent pas seulement sur d'éventuelles nouvelles niches. Ils ont aussi opté pour des mesures d'adaptation radicales. Cas inédit, E&Y a clôturé en juin un plan de 307 départs volontaires, soit 6 % de son effectif. « Il répondait à la nécessité d'accroître le turnover, tombé de 20 % à 10 % l'hiver dernier, explique Jean-Pierre Letartre. Nous voulions pouvoir assurer à nouveau les promotions internes et le recrutement des jeunes diplômés. » 250 débutants ont déjà été embauchés pour la rentrée sur les 400 prévus. L'an dernier, ils étaient 600. Ce cas n'est pas unique. Deloitte a ainsi abaissé ses objectifs de recrutement d'un tiers et reculé à fin octobre l'arrivée des jeunes diplômés.
Pour les collaborateurs en poste aussi, « la situation est inédite. Les profils expérimentés, souvent trop nombreux depuis cette année, pèsent sur les coûts faute d'appel d'air vers les directions financières d'entreprises. Du coup, nombre d'entre eux ont dû renoncer à une promotion ou sont poussés vers la sortie », constate Rémi Fouilloy, directeur exécutif au sein du cabinet de recrutement Michael Page. « Il est nécessaire de réguler les embauches et les promotions car en cas de déséquilibre, trois ou quatre ans seront nécessaires pour reconstituer une pyramide claire des équipes », justifie Philippe Castagnac, directeur général de Mazars. Chez PwC par exemple, « le taux de promotion du grade d'auditeur junior à celui de senior est passé de 95 % à 84 %, et celui de senior à manager de 75 % à 63 %, mais les cooptations d'associés sont restées stables pour le moment », explique Yves Nicolas. Selon des témoignages concordants, KPMG a pris une mesure plus radicale en créant un grade de « supervisor », qui diffère d'un an l'accès à un poste de manager.
Les rémunérations fixes sont souvent bloquées et les primes en baisse, tandis que les mesures d'économies sont désormais monnaie courante. « Dès le printemps 2008, nous avons géré le budget avec la prudence nécessaire, en limitant les déplacements et les frais généraux, raconte Philippe Castagnac. Mais le budget des formations, essentiel dans notre profession, est le dernier auquel nous toucherons. »
La plupart des acteurs restent en revanche discrets sur leurs projets de délocalisation. Seul PwC France reconnaît être présent en Inde et au Maroc, où sont effectués des travaux administratifs de tenue de compte et d'audit. Pour Yves Nicolas, « ce mouvement n'est pas encore massif, il est pourtant nécessaire pour rentabiliser davantage les tâches rébarbatives, mais indispensables, de notre métier ».