Le niveau zéro des « carried interests »

Dans un contexte déprimé, les gérants de fonds voient leur intéressement fondre et être plus encadré. Mais la mobilité repart.

Par Soraya Haquani le 18/02/2010 pour L'AGEFI Hebdo

 
 

L'heure n'est plus à la fête pour les professionnels du capital-investissement. Après avoir fait la chasse aux bonus des banquiers, le législateur français a aussi pris soin d'encadrer, fin 2009, le régime fiscal des carried interests (lire l'entretien), cette forme d'intéressement dont bénéficient les gérants sur la plus-value dégagée (en général 20 %) par leur fonds d'investissement. Pour qu'ils puissent profiter du carried, le taux de rendement annuel des investisseurs (le hurdle rate) doit atteindre un certain niveau (souvent 8 %). Le temps où ce mécanisme permettait à certains de se voir attribuer des compléments de revenus de plusieurs millions d'euros est désormais bien révolu. Car les initiatives législatives interviennent aussi dans un environnement déprimé pour le secteur du capital-investissement, avec des équipes de gestion qui ne s'attendent plus du tout à toucher le jackpot grâce à leur carried.

Cette source de rémunération s'inscrit en effet dans une logique de long terme : il faut attendre généralement cinq ans avant de pouvoir en bénéficier, ce qui correspond à la durée de vie d'un fonds. Mais la crise est passée par là, et en frappant de plein fouet les fonds d'investissement, elle a anéanti les chances pour les gérants de profiter prochainement de carried interests. « Leur valeur potentielle a fortement chuté depuis la crise, plus vite encore que la valeur des fonds investis, puisque le ‘carried', comme une option, n'a de valeur qu'au-delà d'un niveau minimum de performance, explique Xavier Moreno, président du fonds français Astorg Partners. Si ce niveau n'est plus atteint, il vaut zéro et les gérants perdent leur investissement personnel. » A la grande différence des bonus (et les professionnels ne cessent de le rappeler), ce mode d'intéressement oblige les gestionnaires à miser leur argent personnel à côté de celui des investisseurs. « C'est un outil d'alignement des intérêts entre investisseurs et gestionnaires, précise Xavier Moreno. Il responsabilise les gérants sur les conséquences de leurs choix. »

Les jeunes pénalisés

Dans cette logique, les jeunes managers qui avaient investi dans les fonds il y a quelques années sont les plus pénalisés dans la mesure où nombre d'entre eux avaient dû s'endetter afin de pouvoir financer leur accès au carried. « Les jeunes professionnels de fonds de gros LBO qui se sont endettés durant la période de cycle haut (en 2006, 2007 et 2008) pour payer leur droit au ‘carried' risquent de perdre leur investissement, c'est vrai », reconnaît Agnès Nahum, associée-fondatrice du fonds de fonds européen Access Capital Partners. Mais certains gérants préfèrent adopter une vision optimiste de la situation, comme le fait remarquer Sophie Wigniolle, directrice générale du cabinet de chasse de têtes Eric Salmon & Partners : « On entend aussi un nouvel argument : sur les fonds récemment levés et non encore investis, certains professionnels valorisent le fait qu'ils n'ont pas encore investi les fonds et qu'ils conservent intact leur potentiel de ‘carried'. »

Tandis que la perspective de cette rémunération supplémentaire s'éloigne, les spécialistes du capital-investissement se sentent moins liés à leur fonds et deviennent plus mobiles. « Aujourd'hui, il est possible d'approcher des professionnels qui se disaient auparavant qu'ils laisseraient trop d'argent sur la table au titre de leur ‘carried', note Sophie Wigniolle. Pour certains, le ‘vesting' (période minimum d'investissement à partir de laquelle les gestionnaires peuvent commencer à toucher du carried, NDLR) des fonds levés récemment a moins d'importance. » Un constat que dresse aussi Muriel Moreau, director au sein du cabinet de chasse CTPartners : « Certains sont moins confiants sur leur capacité à réaliser une plus-value. Leur ‘coût de sortie' étant plus faible (voire nul pour certains), ils peuvent saisir l'opportunité de rejoindre une équipe qui leur convient mieux ou qu'ils jugent plus prometteuse. Des managers ressentent également, comme n'importe quels salariés, des frustrations liées à la baisse de leur rémunération, donc ils sont plus à l'écoute des recruteurs. »

Comment attirer et retenir les talents dans ces conditions ? Pour Xavier Moreno, d'Astorg Partners, « il faut dire aux jeunes qui arrivent dans le métier que si le ‘carried' est une grosse carotte, elle est accrochée à un très long bambou : il leur faudra du temps avant de pouvoir la croquer et il y a toujours un risque qu'elle disparaisse ».

Néanmoins, les professionnels écartent l'idée d'une revalorisation des packages de rémunération (fixe et bonus) pour compenser l'absence d'intéressement. « Je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'augmenter les packages de jeunes prometteurs. S'ils sont bons, ils seront promus dans un avenir plus ou moins proche et leur rémunération évoluera en conséquence, estime Agnès Nahum. D'une manière générale, les gérants ont tendance à reconnaître les talents dans les équipes mais il faut que les jeunes gérants comprennent qu'il faut être patient. » De son côté, Christophe Karvelis, président et cofondateur du mezzaneur Capzanine, préfère miser sur l'image de marque et l'implication des jeunes collaborateurs : « La solution est de créer une culture d'entreprise forte et d'avoir la possibilité de disposer d'un ‘deal-flow' significatif pour que leur activité ne soit pas uniquement de gérer un portefeuille mais de participer à de nouveaux projets d'avenir. » Et certains rappellent aussi la dure réalité du marché de l'emploi. « Actuellement, j'ai le sentiment que les membres de certaines équipes préfèrent rester en poste, même s'ils ne perçoivent pas de ‘carried', car il n'y a tout simplement pas beaucoup de postes à pourvoir », affirme ainsi Charles Soulignac, président du fonds de fonds Fondinvest Capital.

Un dispositif plus contraignant

Dans un tel contexte, les toutes récentes dispositions législatives viennent encore pénaliser la nouvelle génération de gérants, qui, s'ils veulent être éligibles au système des carried, devront trouver le moyen de financer leur investissement initial. « Les plus seniors ayant déjà connu plusieurs cycles d'investissement, ils pourront réinvestir une partie des ‘carried' déjà perçus, alors que les plus jeunes vont devoir s'endetter et pour certains, mettre leurs biens personnels dans la balance, afin de pouvoir investir dans les fonds », indique Muriel Moreau. « L'évolution législative rend ce dispositif un peu plus contraignant car pour en bénéficier, les gestionnaires de fonds vont désormais devoir investir davantage, à hauteur de 1 % du montant total du fonds (contre 0,5 % auparavant, NDLR), ce qui peut représenter des montants significatifs à risque allant de quelques centaines de milliers d'euros à plusieurs millions », avertit Christophe Karvelis.

Bien conscients de cela, les candidats, jeunes mais aussi confirmés, cherchent aujourd'hui à négocier, lors des entretiens d'embauche, plus de rémunération en « cash ». Et ils examinent aussi de très près le contenu des fonds afin de s'assurer du potentiel des sociétés investies. « Si la baisse de valeur des ‘carried' favorise les mouvements de professionnels, elle a aussi des effets négatifs sur les processus de recrutement qui s'allongent, autant du côté des employeurs que des candidats, constate Muriel Moreau. Ainsi, ces derniers veulent faire des ‘due diligence' beaucoup plus précises sur le portefeuille des fonds. Parfois, les recrutements échouent après un examen poussé du portefeuille car il apparaît que le fonds en cours d'investissement n'est pas très prometteur. » Après la brutale crise de ces deux dernières années, les gérants de fonds veulent désormais assurer leurs arrières...

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