Le marché du carbone affirme sa vigueur. Né de la volonté européenne de réduire les émissions de CO2
, il est déjà devenu un outil bien rodé dans le paysage financier. Les échanges de quotas - les permis d'émettre une tonne de CO2sont désormais rationnés pour les installations industrielles d'Europe les plus polluantes - battent leur plein en ce début d'année. Quant à l'engagement récent des Etats-Unis de prendre une part majeure dans la réduction des émissions, il dynamise encore davantage l'économie carbone qui se met en place. Même le repli brutal du prix de la tonne de CO2- qui est passé de 25 euros à l'automne dernier à 8 euros mi-février dernier - n'est pas forcément un signe négatif : « Le prix du CO2n'a pas baissé plus que les autres actifs, qu'il s'agisse des actions ou des matières premières, constate Emmanuel Fages, responsable de la recherche carbone et charbon chez Société Générale. Comme il y a moins d'activité économique, il y a moins d'émissions et donc moins de rareté, donc la valeur du quota baisse. »
Des projets revus
Cette évolution du cours du CO2n'est toutefois pas sans inquiéter les acteurs. De fait, pendant sa phase expérimentale (« Phase I »), entre 2005 et 2007, le système européen avait vu le prix de la tonne de CO2descendre jusqu'aux abords de 0, les permis d'émission distribués aux entreprises s'étant révélés excédentaires sur les émissions réelles. Même si les surplus n'ont pas été transférés vers la phase II, cet épisode a marqué les esprits. A présent, évoluant dans une zone de 10 à 12 euros, le prix paraît bas et imprévisible, comparé notamment aux prix d'équilibre qui tournaient autour de 20 à 25 euros avant la crise.
Impact majeur, les niveaux actuels de prix rendent les décisions des industriels sur le thème de l'économie d'énergie plus difficiles (lire l'encadré). « Les prix actuels n'encouragent pas les investissements industriels dans des installations moins polluantes, notamment celles donnant accès à des certificats de type CER ('certified emission reduction', NDLR) et sur lesquelles travaillent nos divisions énergie et propreté, estime Denis Daumal, directeur analyse et marchés chez Veolia Environnement. De la même façon, un prix plus élevé du quota de CO2, plus stable aussi, permettrait de rassurer les investisseurs. »
Autre conséquence directe de la baisse des prix, le mécanisme de marché, clé de voûte du dispositif européen de réduction des émissions, est remis en question. « La division par deux du cours du CO2depuis un an perturbe assurément les acteurs du marché, observe Jean-François Keith, associé chez OTC Conseil. D'où des propositions de changer les règles européennes, par exemple avec l'instauration d'un prix plancher. »
Les critiques à l'égard du marché ne seraient toutefois pas forcément dénuées d'arrière-pensées. « Des lobbies américains le critiquent avec l'objectif de ralentir le processus d'action, indique Emmanuel Fages. Le débat est ressorti quand le prix du C02a baissé jusqu'à 8 euros, l'argument étant qu'il faudrait un prix minimum pour donner aux acteurs un horizon stable. Mais les prix d'autres matières premières sont fluctuants et les industriels s'y adaptent. »
Par ailleurs, face aux critiques alléguant qu'en dessous d'un certain seuil, le prix du CO2n'est pas incitatif pour l'investissement dans les énergies alternatives, les financiers affichent leur confiance dans le mécanisme de marché. « En fait, ce raisonnement fait référence, en filigrane, à un mécanisme de taxation, explique Emmanuel Fages. Pourtant, le marché devrait suffire, en étant appliqué jusqu'au bout, pour réaliser les contraintes climat à moindre coût. Les technologies alternatives ne seront pas forcément indispensables d'ici à 2012 si, par exemple, une récession prolongée entraîne les émissions durablement à la baisse en Europe. Un prix flexible du CO2permet de prendre en compte ce changement de situation. »
Reste toutefois que les améliorations possibles du système européen d'échanges de CO2ne manquent pas. A l'heure actuelle, le bas niveau des prix met en évidence un biais dans l'allocation des quotas aux entreprises : celle-ci s'effectue en février, alors même qu'ils sont utilisés au fil de l'année, si bien que les entreprises disposent pendant un laps de temps de quotas excédentaires, ce qui pèse sur le marché.
Une flexibilité insuffisante
Mais surtout, c'est le manque de flexibilité du système européen qui suscite les plus vives critiques (lire l'entretien). Les quotas d'émission ont d'ores et déjà été fixés jusqu'en 2020 si bien que, face à une demande qui évolue de façon imprévisible, l'offre reste rigide, empêchant les prix d'être vraiment efficaces. D'où l'idée, de plus en plus souvent exprimée, d'une banque centrale pour réguler les cours et éviter une trop forte volatilité. Le projet de marché carbone américain devrait d'ailleurs reprendre cette idée.
En Europe, le mécanisme prévu pour la phase III, à partir de 2013, devrait déjà représenter une amélioration notable, la mise aux enchères des quotas constituant une plus forte incitation des acteurs à réduire leurs émissions. Le projet australien, applicable dès le 1erjuillet 2010, a choisi cette méthode : 75 % des allocations seront dès le début mises aux enchères pendant qu'un système de compensation interviendra si des industries sont affectées trop négativement.
Mais avant tout, le marché paraît d'autant mieux à même de revenir à des niveaux de prix satisfaisants que son activité a continué de se montrer dynamique ces derniers mois, nonobstant la forte baisse des cours. « L'activité bat son plein en volumes et Bluenext* traite actuellement plus de 5 millions de tonnes par jour, voire jusqu'à 8 millions, c'est-à-dire des quantités considérables si on les rapporte à l'allocation de la France pour 2008 qui était de 130 millions de tonnes au total », expose Fabrice Thiebaut, directeur des opérations de marché chez Sagacarbon, un courtier en CO2, filiale de la Caisse des dépôts. Malgré la baisse des prix et la très forte volatilité, il n'y a donc pas de défiance à l'égard du marché. » Sur les produits plus sophistiqués aussi, les échanges ont été soutenus : les volumes ont atteint des records en mars, la Bourse de dérivés CO2ICE-ECX ayant connu ses plus forts volumes depuis sa création.
Signe de robustesse, le marché est animé par la présence plus forte des entreprises elles-mêmes. « Les industriels représentent à présent le tiers des intervenants sur les marchés CO2, un autre tiers étant constitué d'énergéticiens et un tiers par les intervenants financiers, qui ont eu tendance à se retirer ces derniers mois », analyse Sylvain Goupille, directeur adjoint de la finance CO2chez BNP Paribas.
Une liquidité abondante
Il est vrai que les acteurs disposent à présent d'une bonne liquidité pour leurs opérations, avec, sur le comptant, la place électronique Bluenext qui concentre 90 % de part de marché. Les dérivés sont, de leur côté, traités pour l'essentiel sur une autre plate-forme, la Bourse britannique ECX ICE, mais les professionnels se réjouissent de la bonne corrélation qui s'établit entre les prix au comptant et ceux des dérivés. Résultat, « arbitragistes et gérants de fonds de CO2animent le marché, et tout allocataire peut faire ses opérations sans rencontrer de faille dans la liquidité du marché », précise Fabrice Thiebaut.
Des outils en cours d'adaptation
Au niveau des back-offices, le système de connexion « CITL », mis en place en octobre dernier pour relier le règlement-livraison entre les pays d'Europe, représente une avancée majeure pour nourrir les échanges. Les banques, de leur côté, améliorent leurs traitements. « Les grands établissements doivent adapter leurs back-offices pour travailler sur le carnet d'ordres de Bluenext, celui-ci débouchant sur un système de règlement-livraison en quasi-temps réel, souligne Jean-François Keith. Aucun acteur ne dispose encore d'une offre industrielle sur les actifs CO2mais il y a là une perspective intéressante d'affaires pour les grands 'investor services'. »
L'ensemble du dispositif devrait aussi bénéficier de la volonté nouvelle des Etats-Unis de s'engager dans la lutte pour réduire les gaz à effets de serre. « La perspective de voir les Etats-Unis participer au système de réduction des émissions va rassurer le marché et renforcer le sens du processus de Kyoto, prévoit Fabrice Thiebaut. Nous prévoyons ainsi d'étendre notre activité de courtage en produits financiers liés au CO2au-delà de l'Europe, en Asie à court terme puis aux Etats-Unis. » La volonté d'aller de l'avant devrait trouver dans la conférence de Copenhague, prévue en fin d'année dans le cadre de l'Organisation des Nations unies, des jalons pour préciser les ambitions.