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LES INVITÉS DE L'AGEFI

La « juste valeur », une création monétaire ignorée

le 04/02/2010

En légitimant le principe, les comptables ont permis l'émission d'une fausse monnaie.

Par Jean-François Serval,président de Serval & Associés, ancien membre du CNC*, et Jean-Pascal Tranié, chef d’entreprise


Base de la norme IAS 39, la « juste valeur » dont le projet de révision sur la valorisation des instruments financiers (IFRS 9) maintient le principe, est accusée d’avoir accentué la crise par son effet procyclique, obligeant banques et entreprises à liquider massivement leurs actifs du fait des pertes générées par la dépréciation de leurs instruments financiers. Il ne s’agit que d’une vision partielle du problème. La voiture tousse non pas du fait de la côte à franchir - la crise - mais parce que son moteur est déréglé, voire durablement atteint. Le concept même de faire figurer dans des comptes des valeurs qui ne résultent pas de transactions, mais d’évaluations qualifiées de « marché » ou pire de « justes », constitue un acte d’usurpation de souveraineté monétaire qui condamne les organismes de normalisation. L’origine des dérèglements réside plus fondamentalement dans la propension naturelle des souverains, aujourd’hui des Etats, à satisfaire leurs besoins par une émission monétaire excessive.


Les économistes reconnaissent en général le caractère positif de la relance publique keynésienne financée par « la planche à billets » mais avec des limites. La réglementation monétaire a été assouplie par l’administration Reagan et par la plupart des grands pays sous l’inspiration de l’Ecole d’économie de Chicago. Mais l’erreur a été de croire que la monnaie est un bien comme un autre. Du fait de la décentralisation du système dont fait partie la désintermédiation bancaire, une monnaie nouvelle s’est créée, celle de la dette qui ne subissait plus de contraintes, d’autant que le pays d’émission monétaire était dominant. Quoi de plus agréable que de s’endetter ? Agréable pour le consommateur qui jouit de biens sans épargner, agréable pour les entreprises qui peuvent investir sans autofinancement, agréable pour les Etats, répondant aux demandes de leurs électeurs, agréable pour le banquier ou autre intermédiaire qui perçoit une rémunération pour des financements qu’il ne supporte pas du fait de la titrisation.


Pour que le mécanisme fonctionne, il fallait également abaisser les taux, de sorte que la charge de la dette soit tenable pour les débiteurs, tandis que la croissance de la valeur des actifs devait excéder la charge des intérêts. Les gouvernants affichaient la réussite de leurs politiques de lutte contre l’inflation des prix à la consommation, mais les excès monétaires se retrouvaient dans des actifs survalorisés financés par endettement ou par des instruments financiers. Ce phénomène, qualifié par les économistes d’« inflation des actifs », était totalement déconnecté de l’évolution des PIB.


Avec la légitimation par la « juste valeur », les comptables ont permis l’émission d’une fausse monnaie financée par la dette. Aucun débat ne devrait exister sur le concept comptable de la juste valeur pour la simple raison qu’elle n’existe pas. La valeur comptable est celle d’une photographie, le prix fixé le jour de la transaction entre un acheteur et un vendeur. On connaît ce prix avec certitude, ce qui n’est pas le cas d’une évaluation sujette à tous les débats. Le suivi de la « juste valeur » nécessite d’établir la valeur liquidative à chaque clôture des actifs et passifs qui figurent dans les états financiers. Or, celle-ci ne peut être donnée par les comptes en raison de la diversité des gages sous-jacents et de la variété des marchés. C’est le sujet de la validation des comptes par les stress tests (tests de résistance, NDLR), dont le caractère théorique et simplificateur n’apporte pas une solution satisfaisante. A défaut d’un abandon total de la juste valeur, le phénomène d’inflation des actifs se reproduira dans une prochaine bulle. Cependant, la réponse par la régulation des marchés et des ratios prudentiels (des Comités Solvabilité et de Bâle) est insuffisante. Si elle est peu contraignante, cette régulation n’aura pas d’effet ; si elle l’est trop, elle freinera le développement économique et/ou sera contournée par les acteurs. La réforme monétaire qui va avec celle de la normalisation comptable est donc indispensable.


*Conseil national de la comptabilité, aujourd'hui Autorité des normes comptables


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