Dossier Investissement socialement responsable

L'ISR intègre la gestion traditionnelle

Les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance sont désormais pris en compte par les gérants traditionnels. Un chantier de longue haleine.

Par Agnès Lambert le 24/09/2009 pour L'AGEFI Hebdo

 
 

Impossible d'y échapper. Entre la taxe carbone, les plans sociaux et le débat sur la rémunération des traders, l'automne 2009 se conjugue sous le signe de l'environnement, du social et de la gouvernance (ESG). Et c'est ainsi que les critères ESG sortent aujourd'hui de la niche de l'investissement socialement responsable (ISR) pour toucher l'ensemble de la gestion. « Les trois critères ESG sont devenus à la mode en même temps, analyse Olivier Ginguené, membre du comité exécutif de Pictet Asset Management. Les gérants traditionnels ('mainstream') n'ont d'autre choix que de les prendre en compte. La question est plutôt de savoir si, une fois la crise passée, ils continueront à s'y intéresser. » Car si l'ensemble des gérants scrutent aujourd'hui les pratiques des sociétés en matière d'environnement, de social et de gouvernance, cela ne signifie pas pour autant que ces critères sont formellement intégrés au processus de gestion. Le comportement des entreprises en matière extra-financière apporte aux gérants un complément d'analyse, mais ne fait pas forcément office, aujourd'hui, de critère d'investissement à part entière.

Cependant, quelques grandes maisons particulièrement actives dans la gestion ISR appliquent déjà certaines contraintes extra-financières à l'ensemble de leurs portefeuilles, hors gestion passive. Ainsi, Natixis Asset Management (AM), Crédit Agricole Asset Management (CAAM) ou encore Groupama Asset Management (AM) s'interdisent d'investir dans le secteur des bombes à sous-munitions et des mines antipersonnel. BNP Paribas Asset Management se limite pour l'instant aux mines antipersonnel. Ce critère élimine une poignée de valeurs dans le monde. Plus transversal du point de vue sectoriel, le non-respect des droits humains présente un caractère éliminatoire chez Allianz Global Investors France. « Le critère des droits de l'homme est discriminant pour l'ensemble de nos portefeuilles actions depuis 2005, confirme David Diamond, coresponsable du développement ISR chez Allianz GI France. Cela revient à exclure 27 valeurs du MSCI EMU, soit 9 % du nombre de titres, représentant 4 % des capitalisations boursières de l'indice. »

Note ISR

Au-delà de cette démarche d'exclusion, certaines sociétés de gestion ont entamé une réflexion visant à formaliser la prise en compte de critères extra-financiers dans leur gestion non ISR. C'est ainsi le cas de Natixis AM (lire l'entretien), mais aussi de BNP Paribas Investment Partners (BNPP IP) ou de Groupama AM. La première pierre d'un éventuel décloisonnement des gestions ISR et traditionnelle consiste à intégrer les équipes de gestion. C'est déjà le cas dans de nombreuses maisons.

Groupama Asset Management va même plus loin puisque les équipes de recherche extra-financière et financière ont fusionné en 2008 pour ne former qu'un seul bureau d'analyse. « Depuis plus d'un an, nous calculons chaque mois la note ISR de l'ensemble de nos portefeuilles, qu'ils soient gérés ou non avec une contrainte extra-financière, indique en outre Romain Boscher, directeur des gestions de Groupama AM. Cela nous permet d'alerter nos gérants sur le comportement des sociétés dans lesquelles ils sont investis, et peut servir d'outil de pilotage, par exemple au moment d'arbitrer entre plusieurs valeurs. »

De même, au sein d'Axa Investment Managers, la stratégie d'intégration de la recherche extra-financière dans la gestion traditionnelle a bénéficié d'un récent coup d'accélérateur. Si un bureau de recherche Investissement responsable existe depuis août 2005 et a vocation à s'adresser à tous les gérants de la maison, un outil propriétaire, RI Search, qui agrège et rend homogènes les données issues de la recherche interne et des agences de notation sociétale, a été lancé fin 2008. « C'est un portail sur lequel les gérants peuvent trouver de l'information sur les entreprises qu'ils suivent en matière environnementale, sociale et de gouvernance, ainsi que sur leur positionnement dans leurs secteurs respectifs », précise Pascal Sagnier, responsable de la recherche en investissement responsable. Afin de sensibiliser les gérants à ce nouvel outil, des formations leur ont été dispensées il y a quelques mois.

Chez BNPP IP, le bureau d'analyse extra-financière est isolé, mais les gérants ISR sont totalement intégrés aux équipes de gestion. « Certains gérants pilotent à la fois des produits ISR et des fonds 'mainstream', explique Eric Borremans, responsable de l'investissement responsable et durable (IRD) chez BNPP IP. Cette transversalité nous permet d'éviter tout conflit d'intérêts dans le développement de l'ISR. A l'inverse, le modèle de boutique indépendante spécialisée dans l'ISR au sein d'un grand groupe me paraît plus problématique, hormis des cas très spécifiques où la structure gère des stratégies de niche comme la microfinance ou l'environnement. » Mais différents modèles de développement coexistent sur le marché.

Base de données

Ainsi, CAAM a choisi une voie différente en isolant au sein de sa filiale Ideam la recherche extra-financière et quelques gérants ISR, la majorité d'entre eux étant cependant intégrés chez CAAM. Dans cette maison, tous les gérants ont accès à la recherche extra-financière. « La base de donnée extra-financière d'Ideam fait partie de l'univers de travail des gérants de CAAM, confirme Pascal Blanqué, directeur de la gestion. Par ailleurs, nous organisons des réunions mensuelles entre les analystes extra-financiers et les gérants 'mainstream' pour les sensibiliser à certains thèmes. L'objectif est de rapprocher la dimension ISR de nos 'process' de gestion classiques, en actions comme en obligations et en monétaire. »

Mais l'intégration de critères extra-financiers dans l'ensemble de l'asset management n'a pas que des partisans. Certes, on ne trouve plus aujourd'hui de gérants osant clamer haut et fort que l'ISR ne les intéresse pas, ce qui était encore fréquent il y a quelques années. Même certaines sociétés de gestion réservées sur le sujet ont cédé à la mode en lançant un produit ou un fonds de fonds ISR, parfois d'ailleurs sans processus solide. Le frein le plus important au décloisonnement de la gestion ISR ne se situe donc pas en interne chez les asset managers mais plutôt du côté de leurs clients. « Nos clients en gestion 'mainstream' viennent chercher de la surperformance, confie Olivier Ginguené. Exclure des titres pour des motifs extra-financiers serait, à leurs yeux, un handicap. Nous ne pouvons en aucun cas leur imposer, d'autant plus que nous ne pouvons pas prouver que la gestion ISR apporte un surcroît de performance. »

A défaut de tous franchir le pas, les investisseurs institutionnels s'intéressent cependant de plus en plus à l'extra-financier, comme en témoigne la demande de reportings spécifiques dans de très nombreux appels d'offres depuis la crise, y compris pour des mandats de gestion classiques. « Les mentalités des investisseurs institutionnels ont évolué depuis le début de la décennie, décrypte Frédéric Pétiniot, directeur général du cabinet de conseil Amadeis. Leur défiance a peu à peu disparu, ils sont aujourd'hui convaincus que l'ISR ne détruit pas de valeur. Il leur permet d'obtenir des performances satisfaisantes avec un bénéfice environnemental ou social, de même que l'essence sans plomb n'affecte pas les capacités d'une voiture tout en la rendant moins polluante. »

Chez les indépendants aussi

Les asset managers en pointe dans l'ISR sont, sans surprise, en avance dans la prise en compte formalisée de critères ESG dans la gestion traditionnelle. Ils ne sont cependant pas les seuls. La Financière de l'Echiquier, une maison indépendante gérant 2,6 milliards d'euros, mène de son côté une expérience singulière. Ses gérants ont toujours fait la part belle à la gouvernance dans leur process d'investissement, basé sur l'analyse fondamentale. Mais depuis deux ans, Marie-Ange Verdickt, la directrice de la recherche et de l'ISR, s'intéresse aussi à l'environnement et au social : « Les critères ESG nous permettent de mieux connaître les valeurs et sont, à ce titre, intégrés à nos décisions de gestion. L'extra-financier compte ainsi pour 40 % de notre notation, 60 % provenant de ratios financiers classiques », précise-t-elle. Pourtant, la Financière de l'Echiquier ne propose pas de fonds ISR. « Nous considérons l'extra-financier comme un élément d'analyse supplémentaire, mais pas comme un critère unique de sélection, ce qui serait le cas dans un fonds spécialisé », ajoute Marie-Ange Verdickt.

La diffusion de l'approche extra-financière dans la gestion classique fait-elle pour autant des fonds ISR une espèce en voie de disparition dans un avenir lointain ? Probablement pas. « On peut imaginer que les produits 'mainstream' vont accorder un poids de plus en plus important à l'extra-financier, et que les fonds ISR seront, en parallèle, de plus en plus spécialisés avec, par exemple, des produits éthiques, des fonds activistes, etc. », imagine Romain Boscher.

Envoyer par mail
Imprimer cet article
Rétrécir le texte
Agrandir le texte

Illustrations

 
 
 
 

Réagir à cet article

 
Merci de vous identifier ou de vous inscrire pour réagir à cet article.

0 réaction(s)
 
 

Inscrivez-vous

Pour découvrir gratuitement L'AGEFI Quotidien, WikiFinance, les panels interactifs et notre espace communautaire sur www.agefi.fr

Déja inscrit(e) ou abonné(e) ? Identifiez vous

 

S’abonner gratuitement à la newsletter

 
 
 
 
Partenaires
Ishares
CPR Asset Management M&G Investments
 
 
 
 
 

Les événements de L'AGEFI

 
Le Cercle des Etats Majors - Mars 2012
lundi 12 mars 2012
 

 
 

Communautés

Derniers membres enregistrés
 
Liens commerciaux
L'AGEFI A VOTRE SERVICE