L'invité de L'Agefi

Il faut responsabiliser l'innovation financière

L’exemple de la gestion d’actifs démontre que la responsabilisation personnelle est loin de constituer un frein à l’innovation.

Par le 24/09/2009 pour L'AGEFI Hebdo

 
 


Par Gérard Moulin, gérant chez Delubac Asset Management

L'heure de la revanche a sonné du côté de Wall Street. Sommés pendant un temps de rendre des comptes et de limiter les prétentions salariales de leurs collaborateurs, les états-majors des grandes banques peuvent désormais compter sur un ton plus bienveillant de la part des pouvoirs publics américains et britanniques. Résultat, si les pressions montent, notamment en provenance de France, un plafonnement des bonus n'est pas vraiment à attendre de l'actuel sommet du G20 des 24 et 25 septembre à Pittsburgh. La raison de cette soudaine volte-face ? La peur de précipiter une fuite des cerveaux vers d'autres places et de brider l'innovation financière. D'où la modestie du big-bang finalement annoncé, cantonné à la seule promotion d'une politique plus « transparente et responsable » de la part des sociétés financières. Douze mois après la disparition de Lehman Brothers, la question de la rémunération de l'innovation financière reste donc entière, laissant intactes les conditions d'émergence de la prochaine crise.

Plus que jamais un changement de pratique s'impose. En réalité, l'innovateur financier est l'exact opposé d'un entrepreneur. En assumant l'intégralité de l'investissement (R&D, marketing, production...) nécessaire, ce dernier est en effet impliqué à 100 % dans la réussite de son projet et en assume les risques. L'innovation financière, en revanche, nécessite des infrastructures lourdes, l'accompagnement de nombreuses fonctions transverses (back-office, compliance, juridique...) et l'appui d'une taille de bilan significative. Il est donc quasi impossible de sortir du strict cadre d'une structure existante. Or, comment celle-ci récompense-t-elle aujourd'hui l'innovation financière ? En plus d'un fixe, cette rémunération comporte une dimension variable de deux ordres. D'un côté, les primes récompensent les seuls gains effectivement réalisés au cours de l'année écoulée. De l'autre côté, les stock-options récompensent un travail collectif au sein duquel la contribution du porteur du projet est diluée à l'extrême. D'un côté, donc, la stricte récompense d'un gain à court terme. De l'autre, un mode de rémunération dont l'efficacité est inversement proportionnelle à l'intérêt pour le salarié de voir le cours de ses options s'apprécier avec le cours de Bourse de son entreprise. Dans les deux cas, l'innovation financière est très largement déresponsabilisée. Surtout, l'essentiel du risque étant assumé par l'employeur, l'innovateur aura tout intérêt à faire prendre des risques excessifs à son entreprise dans le seul espoir d'une forte rémunération à court terme.

Et pourtant, des précédents existent pour résoudre ce déséquilibre. Certaines banques ont ainsi opté pour un statut de société en commandite, qui implique pour l'associé commandité une responsabilité indéfinie et solidaire vis-à-vis du passif de la société. De quoi limiter grandement les risques et les engagements excessifs au regard d'une saine gestion. D'autres solutions existent, notamment du côté de la gestion d'actifs. Un gérant ayant développé un process inédit, un parti-pris de gestion original sera généralement le premier à placer son argent personnel dans son fonds. La convergence des intérêts entre le porteur du projet et le client final induite par ce type de pratique est en effet une condition de plus en plus exigée par les investisseurs pour générer de la collecte et donc, pour pérenniser le succès de ce même projet. Depuis quelques années, certaines sociétés de gestion s'organisent même pour « incuber » des porteurs de projets. Ces derniers bénéficient ainsi d'une infrastructure, d'une renommée et d'un « seed money » significatif au prix de l'entrée d'un acteur établi du secteur au capital de la société de gestion ainsi créée. En favorisant un partage homothétique des gains et des pertes entre l'incubateur et l'incubé, ce modèle responsabilise ce dernier sur la performance de ses fonds (valorisation de son propre patrimoine financier) et sur leur collecte (valorisation de son propre patrimoine professionnel), limitant au final le risque intrinsèque. C'est ce type de modèle économique qui devrait être transposé au sein des banques. En créant des microstructures dans lesquelles elles seraient minoritaires, celui-ci favoriserait l'« intrapreneuriat » et responsabiliserait au final les dépositaires mêmes de l'innovation financière.

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