Les chiffres parlent d'eux-mêmes : sur le marché européen, les encours des fonds actions ont chuté à moins de 1.200 milliards d'euros fin mars 2009, contre plus de 2.200 milliards d'euros fin 2007. A un effet marché dévastateur (le MSCI Europe a plongé de plus de 45 % en 2008) se sont ajoutés des désinvestissements massifs : entre début 2007 et fin mars 2009, soit en un peu plus de deux ans, 224 milliards d'euros ont été retirés de ces produits, selon les dernières statistiques publiées par l'Efama (European Fund and Asset Management Association). Le phénomène n'a bien sûr pas été purement européen et le Boston Consulting group (BCG) évalue à 235 milliards de dollars la décollecte sur les « mutual funds » actions américains en 2008. Difficile de ne pas parler d'une désaffection des investisseurs, douchés par une décennie de performances négatives, vis-à-vis des produits actions. « La plupart de nos portefeuilles actions sont en perte sur dix ans, aussi les grandes gestions ‘benchmarkées' (proche des indices) ont souffert de la concurrence des ETF (‘exchange traded funds') et des boutiques », reconnaît le directeur général d'une grande société de gestion française. Cependant, réelle depuis le début des années 2000, la concurrence des gérants indépendants est devenue beaucoup moins forte depuis le plongeon des Bourses, dont certains ne se relèveront peut-être pas.
Des milliards de revenus perdus
Parmi les enjeux auxquels les gérants traditionnels ont à faire face, la montée en puissance des fonds indiciels cotés, les ETF, n'est en effet pas le plus mince. « En 2008, les investisseurs ont fui les classes d'actifs perçues comme risquées (...) pour se réfugier sur celles perçues comme prudentes. Mais ceux qui ont choisi de rester sur les classes d'actifs les plus risquées ont souvent préféré les véhicules moins onéreux que sont les ETF plutôt que de rester sur les produits gérés activement », ne peut que constater le BCG dans son rapport Global Asset Management 2009, paru début juillet. Un constat confirmé par Nizam Hamid, directeur de la stratégie et de la recherche d'iShares (Barclays Global Investors) à Londres, qui chiffre à 55 milliards d'euros les flux d'investissement dont ont bénéficié les ETF actions en Europe entre début 2007 et fin juin 2009 (mais observe cette année une nette décollecte sur les ETF zone euro, au profit des ETF pays émergents). Dans le monde institutionnel, le phénomène est d'ailleurs relativement récent. « Il y a encore 12 à 18 mois, les ETF étaient peu visibles dans les portefeuilles des investisseurs, mais ils ont depuis pris de l'importance », relève Philippe Lecomte, directeur général de Schroders France. Or, les marges offertes par ces produits indiciels sont bien moindres que celles des fonds de gestion active. En outre, ils ne sont le plus souvent tout simplement pas promus par les sociétés de gestion traditionnelle.
Cette hémorragie, les 1.000 milliards d'euros disparus des fonds actions européens, représente des milliards d'euros de revenus annuels (de commissions de gestion) perdus pour l'industrie européenne de la gestion. « La rentabilité dépend du profil de la société de gestion. Les grands acteurs d'Europe continentale, pour lesquels les actions pèsent 20 % à 30 % des encours, ce dont on se félicite aujourd'hui, n'ont subi ce recul de leurs revenus que sur une partie minoritaire de leurs avoirs, constate Philippe Morel, directeur associé senior au BCG. Des efforts d'ajustement des coûts leur ont permis de n'augmenter leur coefficient d'exploitation que d'une dizaine de points (passant de 50 % à 60 % pour les meilleurs). » L'avantage des grandes maisons est bien entendu aussi leur capacité à mutualiser les coûts. « En cette période de creux, la mise en commun du contrôle des risques, de l'analyse macroéconomique ou de la recherche sur les sociétés cotées, avec une équipe de 18 analystes ‘buy-side', par exemple, est primordiale », juge Christophe Lemarié, directeur de la gestion actions et diversifiée de Crédit Agricole AM (CAAM). La filiale de la banque verte avait d'ailleurs procédé à une réorganisation de sa gestion actions dès 2005, avec la création de petites équipes spécialisées autonomes. « Le contexte actuel confirme la justesse de notre choix de responsabiliser les gérants au sein de boutiques dont l'expertise est bien identifiée », poursuit Christophe Lemarié.
Désaffection dans les réseaux
Pourtant, des groupes bancaires s'interrogent sur l'intérêt de pérenniser une activité d'asset management, certains, et non des moindres (Barclays, Credit Suisse, Société Générale...), décidant de s'en séparer. Outre le recul de la rentabilité de leurs filiales, leur intérêt stratégique est aussi sérieusement remis en cause. La traditionnelle relation indéfectible entre le réseau de banque de détail et le métier de gestion d'actifs s'est sérieusement distendue. « Les dernières grosses ventes d'OPCVM actions et diversifiés dans les réseaux bancaires grand public datent de la fin des années 90. Depuis le krach boursier du début des années 2000, les clients particuliers sont peu revenus sur ces produits. Aussi, les principaux acheteurs de produits actions et diversifiés sont les institutionnels et les banques privées », constate Philippe Zaouati, directeur du développement de Natixis Asset Management, qui a mené une étude sur la segmentation des ventes de fonds en France. Les filiales de banques doivent donc travailler sur leurs gammes, d'autant que dans un contexte de taux bas et de forte volatilité, il devient très difficile de structurer des produits offrant une garantie à 100 %. « Les dynamiques vont se faire sur des approches spécialisées, thématiques, l'extra-financier, la recherche de rendement, la globalisation, les stratégies de conviction et, en matière de fonds diversifiés, nous intégrons la notion de pilotage de risque, de couverture, dans des gestions plus flexibles », décrit Dominique Sabassier, directeur général délégué en charge des gestions de Natixis AM. Celui-ci croit cependant encore à « la gestion ‘core', qui bien que concurrencée par les ETF, a sa raison d'être si elle sait se distinguer en offrant une performance régulièrement supérieure à celles des indices ». Pour sa part, Philippe Lecomte mise chez Schroders sur « des produits purs, très lisibles, investis quasiment à 100 %, sur lesquels les investisseurs reviennent en bas de marché ».
Chacun défend donc son approche. Or, le concept d'alpha (de capacité à surperformer) a été profondément remis en cause ces derniers mois, beaucoup des gérants qui en faisaient leur marque de fabrique n'ayant pas réussi à éviter la chute des Bourses. Cependant, Philippe Couvrecelle, président d'Edmond de Rothschild Asset Management (Edram), continue à plaider pour cette approche : « La crise est difficile pour tout le monde, mais elle clarifie les positionnements, juge-t-il. Un gérant alpha doit démontrer qu'il offre une surperformance soutenue sur le long terme. » Et de fait, la performance annuelle moyenne de près de 10 % sur dix ans de certains produits, face à un marché en recul sur cette période, démontre bien que certains gérants talentueux restent capables d'apporter de la valeur ajoutée face aux indices. « L'inconvénient des ETF, c'est qu'ils n'ont pas d'histoire à raconter et qu'ils ne battront jamais les indices... », ajoute Marc Renaud, président de Mandarine Gestion, un rien ironique. Plus fondamentalement, pour cet apôtre de la gestion « value » (privilégiant les valeurs décotées), « les investisseurs raisonnent désormais en ‘core-satellite', avec un cœur de portefeuille dédié à l'indiciel et de la gestion active en complément. Aussi, les grandes gestions quantitatives sont en danger ». Il reconnaît cependant que « les performances ont souvent été mauvaises dans les petites sociétés de gestion ces deux dernières années (même si elles ont rebondi en 2009), car elles ont une approche de ‘stock-picking' (sélection de titres pour leurs qualités intrinsèques, NDLR). Or, la crise est macro et elle a donc emporté toutes les valeurs. »
Aussi l'heure est-elle à la réflexion sur la composition des gammes de produits. « Nous passons en revue nos fonds depuis début 2009, afin de retenir, d'ici à septembre, ceux qui correspondent le plus à la demande, indique ainsi Philippe Lecomte. Nous réalisons des fusions de fonds. La gestion des gammes sera désormais plus stricte. »
Rationaliser les gammes
Cependant, les mois de turbulences, de remises en question que l'on vient de vivre ont plutôt encouragé, dans un premier temps, les acteurs à poursuivre l'offensive en matière de création de fonds. C'est ainsi que si le marché des OPCVM actions de droit français cumulait au plus haut, fin juin 2007, 270 milliards d'euros d'encours pour un peu moins de 1.800 fonds, il comptait, à son niveau le plus bas, fin mars 2009, 124 milliards, pour près de 2.100 fonds, selon EuroPerformance. La tendance semble cependant commencer à légèrement s'inverser (les procédures de fusions de fonds prenant un certain temps), puisqu'au deuxième trimestre 2009, le nombre de produits a diminué pour la première fois depuis plusieurs années (tandis que, paradoxe, les encours rebondissaient). « Nous passons en revue la gamme en permanence. Cependant, il y a bien une accélération du processus de rationalisation et le nombre de fonds actions a diminué et va encore diminuer chez CAAM », reconnaît Christophe Lemarié. Selon certains consultants, les gammes devraient être réduites de l'ordre d'un quart dans les mois à venir. « Chez Edram, nous avons su supprimer quelques produits exposés à l'univers des petites capitalisations, précise ainsi Philippe Couvrecelle. Mais dans le même temps, nous poursuivons notre politique de création de nouveaux produits, sur les thèmes de l'environnement, des matières premières, des infrastructures ou de l'ISR (investissement socialement responsable, NDLR), par exemple. » Pour ce faire, des recrutements ont été réalisés. « Il est d'ailleurs plus aisé de constituer de nouvelles équipes en cette période que dans une phase de forte expansion », reconnaît même Philippe Couvrecelle.
Cependant, dans l'univers des gérants indépendants, tous les acteurs n'ont pas cette capacité de résistance. A Paris, quelques-unes des pépites de ce petit milieu ont montré des signes de faiblesse. Début 2008, Richelieu Finance passait dans le giron de KBL, tandis que des rumeurs de reprise de Tocqueville Finance se font de plus en plus insistantes, alors que ses encours ont été divisés par trois en un peu plus de deux ans. De même, à Londres, New Star, au bord de la faillite, a été acquise par Henderson. Mais Marc Renaud, qui a fondé Mandarine Gestion début 2008, ne cède pas au pessimiste ambiant : « C'est un métier qui exige peu de fonds propres. Aussi, beaucoup de sociétés de gestion sont créées et peu disparaissent », observe-t-il. Pourtant, le contexte est devenu moins favorable aux petites boutiques et il reconnaît ainsi que « certaines petites sociétés de gestion sont affaiblies par les exigences croissantes en matière de ‘compliance' et le critère de la solidité de la structure a pris beaucoup d'importance aux yeux de la clientèle ». Les situations sont cependant contrastées. Pour Philippe Morel, « au sein de ce secteur, on distingue les sociétés de gestion qui n'ont pas su anticiper cette conjoncture et sont restées concentrées sur les actions - elles ne sont pas capables d'ajuster les coûts et se retrouvent en perte -, de celles qui offrent aussi une capacité à faire de l'allocation d'actifs et dont une bonne partie des encours sont désormais en fonds flexibles ». La réussite de Carmignac, devenu ces dernières années l'un des principaux collecteurs sur le marché des fonds diversifiés, est là pour témoigner de la possibilité pour un indépendant de construire un modèle économique solide.