Eclaircie à l'horizon pour les juristes

Rares depuis plus d’un an, leurs recrutements dans les banques semblent reprendre.

Par Sophie Gauvent le 25/02/2010 pour L'AGEFI Hebdo

 
 

Feu de paille ou véritable reprise ? Après une longue année de vaches maigres, le marché de l'emploi dans les groupes bancaires frémit pour les juristes, selon les recruteurs. En janvier dernier, Dominique Montabrie, gérante d'Equiteam, cabinet de conseil en recrutement spécialisé dans les professionnels du droit, indiquait : « Depuis plus d'un an, les banques ne nous sollicitent quasiment plus. » Mais en février, le climat est tout autre : « Plusieurs établissements viennent de nous confier des mandats », se réjouit la chercheuse de talents. Ce sont les banques de financement et d'investissement (BFI) qui absorbent le plus souvent les postes de juristes à pourvoir en ce début 2010. Et cela s'explique par une tendance qui existe depuis plusieurs années : « Les juristes en droit financier sont devenus de plus en plus indispensables aux BFI », affirme Thierry Samin, président de l'Association nationale des juristes de banque (ANJB) et responsable de la réglementation bancaire et financière à la direction des affaires juridiques de Société Générale.

Lobbying

Au cœur des BFI, ces spécialistes du droit œuvrent sur les crédits syndiqués, les opérations sur dérivés, les financements structurés, les opérations de haut de bilan ou encore le cash equity (opérations au comptant sur actions). Outre ces juristes qui assistent les opérationnels, d'autres professionnels du droit, moins nombreux, mais toujours en BFI, ont une mission différente : ils exercent une action de lobbying sur les textes en cours d'élaboration. Actuellement, ils tentent d'influencer le cours de divers chantiers : la standardisation des dérivés de crédit en Europe, la révision de la directive MIF (Marchés d'instruments financiers) ou encore la révision de la directive Prospectus. Quelles sont les banques qui ont renforcé la fonction juridique au sein de leurs BFI ? BNP Paribas en ferait partie mais ne souhaite pas communiquer sur ce sujet.

Exemple plus tangible : une cellule de lobbying et de veille réglementaire a été mise en place, fin 2009, au sein de la BFI de Société Générale, chez SG Corporate & Investment Banking (SG CIB). Et le 1er février dernier, la direction des affaires juridiques de la banque a détaché l'un de ses juristes vers cette cellule. Il s'agit d'Haroun Boucheta (lire le témoignage page 44). « Ce juriste m'est toujours hiérarchiquement rattaché, mais il se trouve désormais physiquement chez SG CIB dont il dépend fonctionnellement », précise Thierry Samin. Ce transfert libère un poste à la direction des affaires juridiques. Pour le pourvoir, la priorité est donnée à la mobilité interne qui est mise en œuvre dans l'ensemble du groupe.

Profils demandés

Certains besoins des BFI génèrent toutefois des recrutements externes, comme ceux que Dominique Montabrie doit aider à réaliser. Les profils qu'elle recherche ont une expérience d'au moins cinq ans sur les marchés de capitaux et sont dotés d'un troisième cycle. « Le master 2 en droit bancaire et financier est le plus intéressant mais il n'est pas forcément indispensable, explique la recruteuse. Les cursus en droit des affaires et en droit des sociétés sont tout à fait envisageables, dès lors que l'expérience professionnelle est adaptée au poste. » Sans être dotée d'une véritable BFI, la caisse Ile-de-France du Crédit Agricole est toutefois active sur les marchés financiers, pour ses opérations pour compte propre ou pour celles de ses clients. Aussi a-t-elle eu besoin, à mesure que la crise s'amplifiait, fin 2008-début 2009, de se doter, elle aussi, de compétences en droit financier. Elle a donc fait évoluer Christian-Laurent Dominguez, qui avait été recruté en avril 2008 : « Nous l'avons formé au droit financier », indique Véronique Boilland, directeur juridique de la caisse régionale. Aujourd'hui, il assiste les opérationnels : « Je participe, par exemple, à la rédaction de conventions sur instruments financiers à terme », rapporte ce professionnel de 31 ans, diplômé d'un master 1 en droit privé de Paris 5, qui a acquis des compétences en droit bancaire au sein de la filiale française de l'établissement espagnol Banco Popular où il rédigeait notamment des conventions de crédit.

Outre le droit financier, le droit bancaire est l'autre grande spécialité dont les établissements ont besoin, essentiellement pour leur activité de banque de détail (droit des moyens de paiement, des comptes, du crédit ...). Certains profils sont particulièrement demandés : les spécialistes des moyens de paiement (et plus particulièrement des cartes bancaires). Dans ce domaine, Natixis vient de réaliser une embauche et la recherche n'était pas évidente. « Les juristes qui maîtrisent les problématiques liées aux moyens de paiement sont peu nombreux, relève Valérie Renom à la direction des ressources humaines de la banque. Il n'existe pas de cursus spécifique donc les profils intéressants sont dotés d'une formation en droit bancaire ou des affaires puis d'une expérience de cinq à dix ans sur les moyens de paiement. » Les autres banques refusent de parler de leurs recrutements. C'est le cas de La Banque Postale, dont l'augmentation des effectifs paraît pourtant bien réelle.

Pour embaucher, certains établissements préfèrent, par mesures d'économies, passer une annonce plutôt que recourir aux services d'un cabinet de recrutement. Analyste marché pour le site d'offres d'emplois eFinancialCareer.fr, Julia Lemarchand observe la tendance des demandes : « Les banques recherchent notamment des spécialistes en droit social pour appréhender les évolutions de la législation en matière de rémunérations. » La polémique sur les bonus des traders a en effet donné naissance à de nouveaux textes sur la rémunération des opérateurs de marché. Mais les banques se préparent aussi à la reprise : « Elles recrutent des juristes spécialistes des fusions-acquisitions, poursuit Julia Lemarchand. Pour ces postes, les profils les plus appréciés sont dotés d'une expérience dans un cabinet d'avocat et/ou au sein d'une instance de contrôle comme l'Autorité des marchés financiers. » Quel que soit le mode de recrutement (annonce ou cabinet), une expérience à Londres est souvent recherchée. Enfin, « les profils à double cursus sont particulièrement appréciés », ajoute Denis Marcadet, président fondateur du cabinet de chasse de têtes Vendôme Associés. Il s'agit de candidats qui sont diplômés à la fois d'une faculté de droit et d'une grande école de commerce.

Nouveaux textes

Les employeurs sont donc très exigeants, mais les rémunérations ont tendance à faire du surplace (lire l'entretien page 43). Et pourtant, les juristes croulent sous les nouvelles réglementations auxquelles ils doivent se former. Ce phénomène est observé par Jean-Louis Guillot qui est à la fois directeur juridique de BNP Paribas, président du comité juridique de la Fédération bancaire française et animateur depuis 21 ans du point annuel organisé par le groupe Demos pour la formation permanente des juristes bancaires : « Le temps qu'un juriste doit consacrer à sa formation est aujourd'hui supérieur d'environ 20 % à ce qu'il était il y a cinq ans. En 2009, ce temps a été particulièrement important car le nombre de nouveaux textes était très élevé et la tendance devrait se poursuivre en 2010. Certains de ces textes ont été élaborés en réaction à la crise. Mais l'essentiel provient de la jurisprudence et de la transposition de directives européennes. » Au travail occasionné par les nouveaux écrits vient s'ajouter celui généré par les contentieux. Ces derniers ont en effet tendance à croître en période de crise car les défauts de remboursements de crédits se multiplient. Enfin, les directions juridiques ayant pour consigne de moins recourir aux cabinets d'avocats que par le passé (afin de réduire les coûts), elles doivent traiter davantage de dossiers en interne. Face à cette charge de travail, la reprise des embauches semble indispensable. Les quelques signes de frémissement détectés sur le front des recrutements en ce début d'année présagent peut-être de nombreuses créations de postes courant 2010.

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